Cuba : un laboratoire géopolitique dans l'espace américain
L'étude de Cuba constitue un cas d'école pour le programme de HGGSP. Cette île des Caraïbes, à seulement 150 km des côtes de la Floride, incarne depuis plus de soixante ans une forme de résistance à l'hégémonie états-unienne. Son modèle politique socialiste, son alignement historique sur l'URSS puis son « recentrage » après la fin de la Guerre froide en font un objet géopolitique singulier. Aujourd'hui, Cuba traverse une crise multidimensionnelle – économique, sociale, énergétique – qui interroge la pérennité de son système et sa place dans les équilibres régionaux. Analyser son avenir, c'est mobiliser les grilles de lecture des chapitres sur les « territoires du politique », les « formes de conflictualité » et la « recherche de nouvelles puissances ».
Contexte historique et ancrage dans le programme HGGSP
Pour bien comprendre les enjeux actuels, un rappel historique est indispensable. La révolution de 1959 a installé un régime communiste à l'ombre de Washington, créant un foyer de tension majeur durant la Guerre froide (crise des missiles de 1962). Cet épisode illustre parfaitement la notion de « conflit indirect » et la logique des blocs. L'embargo économique, commercial et financier imposé par les États-Unis en 1962 est un instrument de puissance géoéconomique visant à isoler et affaiblir un adversaire. Son maintien, malgré les assouplissements sous Obama (2014-2016) et son durcissement sous Trump et Biden, démontre la persistance d'une conflictualité de basse intensité et l'importance des représentations politiques dans les relations internationales.
Une crise structurelle aux multiples facettes
La situation actuelle de Cuba est alarmante. L'économie, déjà fragile, a été dévastée par la pandémie de Covid-19 (effondrement du tourisme), le renforcement des sanctions américaines et des inefficacités structurelles du modèle. Le pays connaît une inflation galopante, des pénuries chroniques de nourriture, de médicaments et de carburant. Les coupures de courant sont quotidiennes. Cette crise humanitaire a provoqué, en juillet 2021 et à plusieurs reprises depuis, des manifestations d'une ampleur inédite depuis la révolution, réprimées par le gouvernement. Ces mouvements sociaux, souvent organisés via les réseaux sociaux malgré un accès internet limité et coûteux, posent la question de la contestation du pouvoir dans un État autoritaire et du rôle des technologies de l'information comme espace de mobilisation.
Les acteurs en présence : un jeu d'échecs géopolitique
L'avenir de Cuba se décide dans l'interaction entre plusieurs acteurs aux intérêts divergents.
Le gouvernement cubain et le Parti communiste
Dirigé par Miguel Díaz-Canel, le pouvoir cherche à préserver le système socialiste tout en procédant à des réformes économiques timides (ouverture aux petites et moyennes entreprises privées, dévaluation monétaire). Sa stratégie repose sur deux piliers : la répression de toute opposition politique et la recherche de nouveaux partenaires internationaux pour contourner l'embargo. La souveraineté nationale et l'anti-impérialisme restent les piliers discursifs du régime.
Les États-Unis : une politique ambivalente
La politique américaine est tiraillée. D'un côté, une partie de l'échiquier politique (notamment les républicains et la diaspora cubaine conservatrice de Floride) prône le maintien de la pression maximale pour provoquer un changement de régime. De l'autre, des voix, y compris au sein du Parti démocrate, militent pour un engagement constructif, arguant que l'embargo a échoué et qu'il aggrave les souffrances de la population. La position de Biden, qui a maintenu l'essentiel des sanctions de Trump, illustre les contraintes de la politique intérieure sur la politique étrangère.
Les nouveaux partenaires : Russie et Chine
C'est ici que la géopolitique contemporaine devient passionnante. La Russie et la Chine voient dans la crise cubaine une opportunité stratégique de renforcer leur influence dans l'« arrière-cour » des États-Unis.
- La Russie de Poutine a considérablement accru sa présence : envoi de pétrole, de céréales, signature d'accords militaires, et réouverture présumée d'une base de renseignement électronique à Lourdes. Il s'agit d'un retour de la puissance russe dans l'hémisphère occidental, un pied de nez géostratégique à Washington.
- La Chine joue une carte plus économique et infrastructurelle. Elle est devenue un créancier et un partenaire commercial majeur, investissant dans les télécommunications, les biotechnologies et les ports. Son objectif est moins idéologique qu'économique et vise à étendre les « Nouvelles Routes de la Soie » dans les Caraïbes, consolidant son statut de puissance globale.
Cette rivalité entre puissances extra-régionales sur le sol cubain est un exemple concret de la multipolarité et des nouvelles conflictualités.
Scénarios pour l'avenir et enjeux HGGSP
Plusieurs trajectoires sont possibles pour l'île, chacune ayant des implications géopolitiques différentes.
Scénario 1 : La poursuite de la « mise à jour » du modèle
Le régime réussit à gérer la crise par des réformes économiques limitées et le soutien de la Russie et de la Chine, sans changement politique majeur. Cuba reste un État socialiste autoritaire, mais de plus en plus dépendant de Moscou et Pékin, ce qui modifierait les équilibres régionaux.
Scénario 2 : L'explosion sociale et l'instabilité
L'aggravation de la crise provoquerait un effondrement du contrôle de l'État, menant à une situation d'instabilité chaotique. Cela pourrait déclencher une crise migratoire massive vers les États-Unis et une intervention potentielle de Washington, ravivant les tensions historiques.
Scénario 3 : Une transition négociée
Scénario le plus incertain, il impliquerait un dialogue interne et une ouverture politique progressive, peut-être sous pression internationale. Cuba pourrait évoluer vers un modèle de type « vietnamien », combinant ouverture économique et contrôle politique du Parti.
Conclusion et ouverture HGGSP
Le cas cubain synthétise de nombreuses thématiques du programme. Il montre comment un petit État peut devenir un enjeu de rivalité entre grandes puissances, illustrant les concepts de zone d'influence et de front. Il interroge la résilience des régimes politiques et l'impact des sanctions comme instrument de coercition. Enfin, il pose la question de la souveraineté dans un monde globalisé : Cuba peut-elle préserver son indépendance politique tout en dépendant économiquement de nouveaux protecteurs ?
Ouverture : L'avenir de Cuba ne se joue pas seulement à La Havane, Washington, Moscou ou Pékin. Il dépend aussi des dynamiques régionales. Le rôle de l'Amérique latine, notamment du Mexique ou du Brésil, comme médiateurs potentiels, ou l'influence d'acteurs non-étatiques (ONG, diasporas), mérite d'être étudié. Ce dossier invite à réfléchir à la façon dont les « Suds » naviguent dans un ordre international en recomposition, entre héritages historiques et nouvelles dépendances. L'étude de Cuba est, finalement, une clé pour comprendre les reconfigurations de la puissance au XXIe siècle.
