Introduction : Les Amériques, nouveau théâtre de la rivalité des grandes puissances
La rivalité stratégique entre les États-Unis et la Chine, souvent analysée à l’aune de l’Indo-Pacifique, connaît un développement majeur et sous-estimé : son intensification dans l’hémisphère occidental. Longtemps considérée comme l'« arrière-cour » des États-Unis selon la doctrine Monroe, l’Amérique latine et les Caraïbes sont devenues un terrain d’influence contesté. Pour les élèves de Terminale HGGSP, ce cas d’étude est précieux : il permet d’appliquer les notions clés du programme sur la puissance, les aires de civilisation et les formes de conflictualité dans un contexte contemporain. L’enjeu dépasse la simple compétition économique ; il s’agit d’une bataille pour le contrôle des infrastructures critiques, l’accès aux ressources et l’alignement diplomatique des États de la région, remettant en cause l’hégémonie régionale historique de Washington.
Partie 1 : Les racines historiques et le cadre conceptuel (HGGSP)
De la doctrine Monroe à l’hégémonie contestée
Pour bien saisir les enjeux actuels, un retour historique s’impose. Promulguée en 1823, la doctrine Monroe établissait le principe « l’Amérique aux Américains », visant à exclure les puissances européennes du continent. Au XXe siècle, elle a été interprétée par les États-Unis comme un droit d’ingérence et de leadership incontesté sur l’hémisphère. Cette hégémonie régionale a structuré les relations interaméricaines, via l’Organisation des États Américains (OEA) ou des accords de libre-échange comme l’ALENA puis l’USMCA. La Chine, en développant ses relations avec des pays comme le Venezuela, le Brésil ou l’Argentine dès les années 2000, a progressivement « pénétré » cette zone d’influence exclusive. Cette dynamique illustre parfaitement le concept de « montée en puissance » et de contestation d’un ordre régional établi, thème central du thème « Analyser les dynamiques des puissances internationales ».
Les instruments de la puissance : une approche comparative
Les deux puissances déploient des instruments de puissance distincts. Les États-Unis privilégient traditionnellement :
- La puissance militaire via le Commandement Sud (SOUTHCOM) et des accords de défense.
- La puissance structurelle économique, avec le dollar comme monnaie de réserve et des institutions financières dominantes.
- La puissance culturelle et politique (soft power) à travers les médias, les universités et la promotion de la démocratie.
La Chine, quant à elle, utilise principalement des leviers économiques et infrastructurels, dans le cadre de son initiative « la Ceinture et la Route » (Belt and Road Initiative - BRI) étendue à l’Amérique latine :
- Prêts et investissements massifs dans les infrastructures critiques (ports, barrages, réseaux 5G).
- Accords d’échanges commerciaux asymétriques, faisant de la Chine le premier partenaire commercial du Brésil, du Chili ou du Pérou.
- Diplomatie du « non-ingérence », séduisante pour des régimes en tension avec Washington.
Cette confrontation met en lumière la différence entre une puissance établie, aux outils multidimensionnels, et une puissance émergente axée sur l’économie et le développement, questionnant les formes contemporaines de l’exercice de la puissance.
Partie 2 : Études de cas et zones de friction actuelles
Le canal de Nicaragua et la guerre des infrastructures
Un projet symbolise cette rivalité : le canal interocéanique du Nicaragua, concédé à une entreprise chinoise (HKND) en 2013. S’il est aujourd’hui en suspens, il représentait une menace directe pour le canal de Panama, infrastructure stratégique historiquement sous influence américaine. Le contrôle des points de passage maritimes globaux (chokepoints) est un enjeu géopolitique majeur. La présence chinoise dans les ports de la côte ouest de l’Amérique du Sud (comme au Pérou) est perçue à Washington comme un risque pour la sécurité et la logistique des échanges. Cela renvoie au thème HGGSP sur les espaces maritimes et leur appropriation.
La bataille des matières premières et la diplomatie du lithium
L’Amérique latine est un réservoir de ressources stratégiques essentielles à la transition énergétique et aux technologies de pointe. Le « triangle du lithium » (Argentine, Bolivie, Chili) concentre une grande partie des réserves mondiales. La Chine y investit massivement dans l’extraction et la transformation, visant à contrôler une partie de la chaîne d’approvisionnement des batteries. Les États-Unis, via leur Inflation Reduction Act, tentent de reconstituer des chaînes d’approvisionnement (« friend-shoring ») en favorisant les partenaires des Amériques. Cette course illustre la dimension géo-économique et sécuritaire de l’accès aux ressources, un aspect clé de la puissance.
Le cas brésilien : entre alignement et non-alignement
Le Brésil, géant régional, incarne les dilemmes des pays latino-américains. Sous Lula, le pays pratique un « non-alignement pragmatique » (ou « troisième voie »), cherchant à tirer profit des deux rivaux sans s’aliéner totalement Washington. Il coopère avec la Chine sur le plan commercial et agricole, tout en réaffirmant son alliance traditionnelle avec les États-Unis sur certains dossiers. Cette posture reflète la recherche d’autonomie stratégique par les puissances secondaires dans un monde bipolaire émergent, un sujet d’étude pertinent pour le bac.
Partie 3 : Les réponses américaines et les perspectives régionales
Le réveil stratégique de Washington : « America is back » dans son pré-carré
Face à l’avancée chinoise, l’administration Biden a réactivé une diplomatie de proximité souvent négligée. Les États-Unis :
- Proposent des alternatives financières aux investissements chinois via des initiatives comme « Americas Partnership for Economic Prosperity ».
- Réinvestissent dans les institutions interaméricaines et le dialogue politique.
- Mettent en garde les pays de la région contre les « pièges de la dette » chinoise et les risques sécuritaires liés aux technologies de Huawei.
Il s’agit d’une tentative de réaffirmer un leadership fondé sur des valeurs partagées (démocratie) et des intérêts sécuritaires, tout en reconnaissant la multipolarité croissante de la région.
Les divisions latino-américaines : un facteur d’instabilité
La région n’est pas un bloc monolithique. Les clivages politiques entre gouvernements de gauche (Mexique, Colombie, Brésil) et de droite (Équateur, Uruguay) influencent les orientations diplomatiques. Certains pays voient la Chine comme un partenaire de développement indispensable, d’autres privilégient les liens historiques avec les États-Unis. Cette fragmentation complique la mise en place d’une position commune et rend la région plus vulnérable aux influences extérieures, illustrant les difficultés de l’intégration régionale face aux jeux des grandes puissances.
Conclusion et ouverture HGGSP
La rivalité sino-américaine dans les Amériques est un analyseur puissant des recompositions géopolitiques contemporaines. Elle démontre que la puissance n’est jamais acquise et que les aires d’influence sont constamment reconfigurées par la compétition économique, diplomatique et infrastructurelle. Pour les États-Unis, il s’agit de défendre un statut d’hégémon régional contesté. Pour la Chine, d’étendre sa sphère d’influence et d’assurer sa sécurité économique globale.
Ouverture HGGSP : Cette étude invite à une réflexion plus large sur l’avenir de l’ordre international. Assistons-nous à un simple duel bipolaire, ou à l’émergence d’un monde multipolaire où les États latino-américains pourraient jouer un rôle d’équilibre ? Comment les concepts de souveraineté et d’autonomie stratégique évoluent-ils pour les puissances moyennes prises entre deux géants ? Enfin, cette rivalité questionne la soutenabilité du modèle de développement latino-américain, souvent basé sur l’exportation de matières premières, dans un contexte de fragmentation des chaînes de valeur mondiales. Le dossier des Amériques est donc une clé essentielle pour décrypter les dynamiques de puissance du XXIe siècle.
