Introduction : L'IA, Nouveau Facteur Déterminant de la Puissance
L'intelligence artificielle, longtemps cantonnée à la science-fiction, est devenue en quelques années un élément central des rivalités géopolitiques contemporaines. Elle incarne ce que Joseph Nye nomme le « pouvoir intelligent » (smart power), combinant hard power (capacités militaires) et soft power (influence économique et normative). Pour les élèves de Terminale HGGSP, ce sujet permet de croiser plusieurs thèmes du programme : la recomposition des puissances (Axe 1), les nouvelles formes de conflictualité (Axe 2), et la gouvernance des biens communs à l'ère numérique. L'IA n'est pas seulement une technologie ; c'est un multiplicateur de puissance qui redéfinit les hiérarchies internationales, bouleverse les stratégies de défense et impose de nouveaux défis à la souveraineté des États.
Partie 1 : La Course à la Supériorité Technologique et la Nouvelle Guerre Froide Numérique
Le Duopole Américano-Chinois et la Stratégie des « Deux Routes »
La géopolitique de l'IA est aujourd'hui structurée par une compétition bipolaire entre les États-Unis et la Chine. Washington mise sur son écosystème d'innovation, dominé par des géants privés comme Google (DeepMind), Microsoft (OpenAI) et Meta, soutenus par des investissements militaires via la DARPA et une stratégie de « containment » technologique vis-à-vis de Pékin. La Chine, quant à elle, a érigé l'IA en priorité nationale avec son plan « Made in China 2025 » et une approche étatique centralisée, utilisant les données massives de sa population pour entraîner ses algorithmes. Cette rivalité illustre parfaitement le concept de « guerre technologique » et la quête d'hégémonie dans les industries du futur. L'Union européenne tente de se positionner comme un « troisième pôle » avec une approche régulatrice forte (comme l'AI Act), privilégiant une IA « digne de confiance » et éthique, mais elle reste en retard en termes d'investissements et de champions industriels.
Les Données, Nouveau Pétrole et Enjeu de Souveraineté
La puissance en IA dépend de l'accès à des données massives et de qualité. Ce « capital données » est devenu un enjeu de souveraineté critique. On observe une fragmentation de l'internet en sphères d'influence : l'espace américain (basé sur les GAFAM), l'espace chinois (avec ses BATX) et, dans une moindre mesure, l'espace européen cherchant à protéger les données de ses citoyens (RGPD). Les pays du Sud sont souvent réduits au rôle de pourvoyeurs de données ou de terrain d'expérimentation, ce qui pose la question d'un nouveau colonialisme numérique. La gouvernance des données et la définition de normes techniques sont ainsi devenues des arènes de conflit où s'affrontent modèles libéral-démocratique, autoritaire et souverainiste.
Partie 2 : L'IA sur le Champ de Bataille : Révolution dans les Affaires Militaires
Des Systèmes Létaux Autonomes (SLA) à la Cyberguerre
L'IA transforme profondément la nature de la conflictualité, donnant naissance à ce que certains experts appellent une « Révolution dans les Affaires Militaires » (RMA). Les Systèmes Létaux Autonomes, ou « robots tueurs ��, capables de sélectionner et d'engager des cibles sans intervention humaine, posent des questions juridiques et éthiques majeures (respect du droit international humanitaire, responsabilité). Parallèlement, l'IA accroît la vitesse et l'efficacité de la cyberguerre, permettant des attaques ciblées et adaptatives contre les infrastructures critiques. La guerre en Ukraine a servi de laboratoire à l'utilisation de drones autonomes ou semi-autonomes et à la guerre de l'information algorithmique. Cette militarisation de l'IA brouille les frontières entre paix et guerre, et entre combattants et civils, tout en créant de nouveaux risques d'escalade et d'instabilité stratégique.
Le Renseignement et la Décision Stratégique à l'Ère Algorithmique
Au-delà des armes, l'IA modifie le renseignement et la prise de décision des États. Le traitement algorithmique de masses de données (big data) permet une surveillance de masse sophistiquée, comme le démontre le système de « crédit social » en Chine ou les programmes de surveillance de la NSA aux États-Unis. Sur le plan stratégique, les algorithmes d'IA sont utilisés pour la planification logistique, la simulation de scénarios de conflit ou la détection de menaces. Cela conduit à une « hyperwar », une guerre menée à une vitesse telle que les décisions humaines pourraient être marginalisées. Le risque est celui d'un déficit de réflexion critique et d'une dépendance excessive à l'égard de boîtes noires algorithmiques dont les biais peuvent être reproduits et amplifiés.
Partie 3 : Gouvernance Globale, Normes et Défis Éthiques
La Quête Impossible d'un Régime International de l'IA ?
Face à ces bouleversements, la communauté internationale peine à construire une gouvernance commune. Plusieurs modèles normatifs s'affrontent : l'approche fondée sur les risques et les droits de l'homme portée par l'UE, l'approche pragmatique et sectorielle des États-Unis, et l'approche souverainiste et de contrôle étatique de la Chine et de la Russie. Des forums comme l'UNESCO, l'OCDE ou le G7 tentent de promouvoir des principes éthiques (transparence, équité, responsabilité), mais sans pouvoir coercitif. L'absence de traité contraignant sur les SLA, malgré des discussions aux Nations Unies, montre les limites de la régulation dans un contexte de course aux armements. La géopolitique de la norme est donc un champ de bataille où se joue l'influence future des différents modèles de société.
Les Risques Globaux : Inégalités, Désinformation et Sécurité Existenteille
L'IA génère des risques transnationaux qui appellent une coopération internationale. Elle menace d'accentuer les inégalités économiques entre pays et au sein des sociétés (destruction d'emplois, concentration de la richesse). Les deepfakes et les bots alimentent la désinformation à grande échelle, menaçant la cohésion sociale et l'intégrité des processus démocratiques. Enfin, le développement d'IA générales avancées (AGI) pose, à plus long terme, un défi de sécurité existentielle pour l'humanité, nécessitant une réflexion sur le contrôle et l'alignement de ces systèmes avec les valeurs humaines. Ces défis illustrent la tension entre la logique de compétition étatique et l'impératif de coopération pour gérer des biens communs mondiaux à haut risque.
Conclusion et Ouverture HGGSP
L'intelligence artificielle est désormais un paramètre incontournable de l'analyse géopolitique. Elle reconfigure la puissance, introduit de nouvelles vulnérabilités et formes de conflictualité, et met à l'épreuve les cadres de la gouvernance internationale. Pour les États, le défi est de concilier innovation, sécurité nationale et respect des valeurs démocratiques. Cette étude de cas permet de mobiliser des concepts clés du programme HGGSP : la puissance, la souveraineté, les acteurs non-étatiques (entreprises tech), les formes hybrides de guerre et les dilemmes de la gouvernance mondiale.
Ouverture HGGSP : Cette réflexion sur l'IA nous invite à nous interroger plus largement sur la place de la technologie dans la construction de l'ordre international. Faut-il voir dans l'IA un simple outil au service des puissances établies, ou un facteur de disruption tel qu'il pourrait mener à l'émergence d'un ordre multipolaire plus complexe, voire à une forme de « gouvernance algorithmique » mondiale ? L'étude de cette « géopolitique des algorithmes » renvoie finalement à une question fondamentale : qui contrôle le code contrôle-t-il le monde ? Cette question rejoint les débats sur l'évolution de la conflictualité et la recherche de nouveaux équilibres dans un monde de plus en plus numérisé et interdépendant.
