Introduction : Les diasporas, de la dispersion à la puissance
Longtemps perçues comme des communautés passives, victimes de l’histoire ou de l’économie, les diasporas sont désormais analysées comme de véritables acteurs géopolitiques. Une diaspora désigne une population dispersée dans plusieurs pays, mais qui conserve une mémoire et un lien, réel ou imaginé, avec un territoire d’origine. Ce phénomène ancien (diaspora grecque, juive, arménienne) a pris une ampleur et une complexité nouvelles avec la mondialisation. Pour les élèves de Terminale HGGSP, étudier les diasporas permet de croiser plusieurs axes du programme : les rivalités de puissance, les formes de conflictualité et la recherche de l’influence dans un monde multipolaire. Ce dossier explore comment ces communautés transnationales influencent les États, les économies et les sociétés, devenant des pivots entre le local et le global.
Partie 1 : Définitions et caractéristiques des diasporas contemporaines
Une notion aux contours multiples
La notion de diaspora, initialement associée à l’expérience historique du peuple juif, s’est élargie. Le sociologue Stéphane Dufoix en propose une définition fondée sur trois critères : la dispersion (géographique), la mémoire ou le lien maintenu avec une patrie d’origine, et une certaine forme d’organisation collective. On distingue ainsi les diasporas historiques (Arméniens), les diasporas liées au travail (Philippins, Indiens), les diasporas post-coloniales (Maghrébins en France) et les diasporas d’exil politique (Cubains à Miami, Syriens). Leur point commun est de fonctionner en réseaux transnationaux, utilisant les technologies de communication pour maintenir des liens denses.
Un levier économique majeur : les transferts de fonds
L’influence la plus directe et quantifiable des diasporas est économique, via les transferts de fonds (remittances). En 2023, selon la Banque mondiale, ces envois d’argent des migrants vers leur pays d’origine ont dépassé 800 milliards de dollars, dépassant souvent l’aide publique au développement et les investissements directs étrangers pour de nombreux pays. Par exemple, les transferts vers l’Inde ont atteint 125 milliards de dollars, ceux vers le Mexique plus de 60 milliards. Ces flux constituent une ressource vitale pour les économies nationales, stabilisant la balance des paiements, finançant la consommation et parfois l’investissement. Ils donnent aux diasporas un pouvoir de négociation considérable avec leurs États d’origine, qui cherchent à les canaliser via des obligations d’État ou des programmes d’investissement spécifiques.
Partie 2 : L’influence politique et le lobbying des diasporas
Le soft power et la diplomatie publique
Les diasporas sont des instruments de soft power pour les États d’origine. En diffusant la culture, la langue et les valeurs de leur pays, elles en améliorent l’image et l’attractivité. La France s’appuie sur son réseau de lycées et d’Alliances Françaises à l’étranger, souvent animés par des membres de la diaspora, pour promouvoir son influence culturelle. Inversement, la puissance culturelle d’un État peut renforcer la cohésion et la fierté de sa diaspora. La diffusion mondiale de la pop coréenne (K-pop) ou des séries turques renforce l’identité et la visibilité des diasporas coréenne et turque.
Le lobbying dans les pays d’accueil : le cas modèle de la diaspora arménienne
Certaines diasporas organisent un lobbying efficace pour influencer la politique étrangère de leur pays de résidence en faveur de leur patrie d’origine. La diaspora arménienne aux États-Unis est un cas d’école. Par le biais d’organisations comme l’ANCA (Armenian National Committee of America), elle a œuvré pendant des décennies pour la reconnaissance du génocide de 1915 par le Congrès américain, objectif partiellement atteint en 2019. Ce lobbying affecte directement les relations entre les États-Unis, la Turquie et l’Arménie, démontrant comment une diaspora peut insérer un enjeu mémoriel et politique dans l’agenda international d’une grande puissance.
Le vote à distance et la double allégeance
De nombreux États, comme l’Italie, le Mexique, la Turquie ou l’Algérie, ont instauré des dispositifs de vote à distance pour leurs citoyens expatriés. Cela transforme les diasporas en circonscriptions électorales transnationales. Leur poids peut être décisif dans des élections serrées, comme on a pu l’observer en Turquie ou en Colombie. Cela pose la question géopolitique de la double allégeance et de la loyauté des citoyens. Les pays d’accueil peuvent parfois voir d’un mauvais œil que des résidents participent activement à la vie politique d’un État étranger, potentiellement en conflit avec leurs intérêts nationaux.
Partie 3 : Diasporas, conflits et enjeux de souveraineté
Diasporas et conflits prolongés : le cas israélo-palestinien
Les diasporas peuvent être des parties prenantes actives dans des conflits prolongés. La diaspora juive mondiale, et particulièrement aux États-Unis, apporte un soutien financier, politique et diplomatique crucial à l’État d’Israël. À l’inverse, la diaspora palestinienne, l’une des plus anciennes et des plus nombreuses, maintient vivace la revendication nationale et le droit au retour, tout en jouant un rôle important dans la diplomatie informelle et la solidarité internationale. Ces deux diasporas participent ainsi à la perpétuation mais aussi à la possible résolution du conflit, en étant des interlocuteurs incontournables.
Le risque d’ingérence et les États « diasporiques »
L’influence des diasporas peut parfois se muer en ingérence. Certains États d’origine instrumentalisent leurs diasporas pour servir des objectifs politiques, voire déstabiliser des pays d’accueil. La Turquie sous Erdogan a activement cherché à mobiliser la diaspora turque en Europe lors de référendums ou d’élections, suscitant des tensions avec les gouvernements allemand ou néerlandais. On parle alors d’État diasporique (diasporic state) lorsque la politique étrangère d’un pays est largement orientée par le souci de ses communautés à l’étranger. Cela brouille la frontière entre politique intérieure et étrangère et peut générer des conflits de loyauté pour les citoyens binationaux.
Les diasporas comme ponts ou comme murs ?
Le rôle des diasporas est ambivalent. Elles peuvent être des ponts facilitant le dialogue interculturel, les échanges économiques et la compréhension mutuelle. La diaspora chinoise en Asie du Sud-Est a historiquement joué ce rôle d’intermédiaire commercial. Mais elles peuvent aussi ériger des murs, en entretenant des nationalismes à distance, en radicalisant des positions depuis l’étranger ou en participant à la diffusion de conflits identitaires. La gestion des diasporas devient ainsi un enjeu de sécurité pour les États, entre inclusion et suspicion.
Conclusion et ouverture HGGSP
Les diasporas sont bien des acteurs géopolitiques à part entière du XXIe siècle. Leur puissance réside dans leur capacité à agir dans l’espace transnational, échappant partiellement au cadre strict de l’État-nation. Elles redistribuent les cartes de l’influence en agissant sur les plans économique (transferts), politique (lobbying, vote) et culturel (soft power). Pour les États, le défi est de canaliser cette force sans la brider, tout en gérant les tensions potentielles liées aux allégeances multiples.
Ouverture HGGSP : L’étude des diasporas invite à repenser les concepts clés de la géopolitique. Elle interroge la souveraineté des États face à des acteurs non-étatiques agissant à plusieurs échelles. Elle éclaire les nouvelles conflictualités, où la guerre informationnelle et la bataille mémorielle passent aussi par ces réseaux transnationaux. Enfin, elle pose la question de la multipolarité : dans un monde où la puissance est diffuse, l’influence d’une diaspora peut-elle contrebalancer celle d’un État ou d’une firme globale ? L’avenir des relations internationales se jouera aussi dans la capacité à intégrer ces communautés dispersées, à la fois racines et ailes du monde contemporain.
