Dossiers thematiques28 janvier 202610 min de lecture

L'espace : nouveau terrain stratégique des puissances mondiales

L'espace extra-atmosphérique est devenu un enjeu géopolitique majeur du XXIe siècle. Entre militarisation, rivalités technologiques et convoitises économiques, il redéfinit les rapports de force internationaux. Ce dossier analyse comment l'espace transforme la géopolitique contemporaine à travers les programmes spatiaux étatiques et privés.

Introduction : De la course spatiale à la géopolitique de l'espace

Longtemps perçu comme une frontière scientifique et symbolique, l'espace extra-atmosphérique s'est progressivement transformé en un véritable théâtre d'affrontements stratégiques. Si la Guerre froide avait déjà établi une compétition spatiale entre les États-Unis et l'URSS, le XXIe siècle voit émerger une géopolitique spatiale plus complexe, multipolaire et intégrée aux enjeux terrestres. Aujourd'hui, près de 90 pays possèdent des programmes spatiaux, et plus de 8 000 satellites orbitent autour de la Terre, dont plus de la moitié sont détenus par des acteurs privés. Cette militarisation et cette économisation de l'espace en font un analyseur privilégié des recompositions géopolitiques contemporaines, parfaitement inscrit dans le programme HGGSP qui étudie les « nouveaux espaces de conquête » et les « formes de conflictualité ».

La militarisation de l'espace : un continuum stratégique

Des satellites-espions aux armes antisatellites

Dès les années 1960, l'espace a été militarisé avec le déploiement de satellites de reconnaissance, de communication et de navigation. Aujourd'hui, les capacités spatiales sont devenues indispensables aux opérations militaires modernes : guidage de missiles, renseignement, commandement des troupes. Cette dépendance crée une vulnérabilité stratégique que les puissances cherchent à exploiter. Les tests d'armes antisatellites (ASAT) menés par la Chine (2007), les États-Unis (2008) et plus récemment l'Inde (2019) et la Russie (2021) démontrent cette volonté de disposer de capacités de déni d'accès à l'espace. Ces tests génèrent des milliers de débris, accentuant le risque du « syndrome de Kessler » – une réaction en chaîne de collisions qui pourrait rendre certaines orbites inutilisables.

La création de forces spatiales et la doctrine de combat

La reconnaissance officielle de l'espace comme domaine de combat est actée avec la création de forces spatiales dédiées. Les États-Unis ont établi l'United States Space Force en 2019, intégrée à l'armée de l'air. La France a suivi en créant le Commandement de l'Espace au sein de l'armée de l'air, devenu l'Armée de l'Air et de l'Espace. La Russie possède ses Forces spatiales militaires, et la Chine a intégré ses capacités spatiales à la Force de soutien stratégique de l'Armée populaire de libération. Ces créations institutionnelles s'accompagnent de doctrines stratégiques. L'OTAN a reconnu l'espace comme « cinquième domaine opérationnel » après la terre, la mer, l'air et le cyberespace. Ces évolutions traduisent une normalisation de la conflictualité spatiale, où la dissuasion et la défense active deviennent centrales.

L'économie spatiale nouvelle : un enjeu de puissance et de souveraineté

La révolution du New Space et la privatisation

Le paysage spatial a été bouleversé par l'émergence du New Space, porté par des acteurs privés comme SpaceX, Blue Origin ou Virgin Galactic. SpaceX, avec son lanceur réutilisable Falcon 9 et sa constellation Starlink (plus de 5 000 satellites), a drastiquement réduit les coûts d'accès à l'espace et dominé le marché des lancements. Cette privatisation pose la question du rapport entre États et entreprises. Les États délèguent des services cruciaux (ravitaillement de l'ISS, lancements militaires) à des sociétés privées, créant une dépendance nouvelle. En parallèle, le secteur génère une économie florissante : télécommunications, observation de la Terre, géolocalisation, tourisme spatial. L'économie spatiale mondiale est estimée à plus de 400 milliards de dollars et pourrait dépasser les 1 000 milliards d'ici 2040.

La course aux ressources et le droit spatial en tension

Les convoitises se portent désormais sur les ressources spatiales, notamment les minerais des astéroïdes ou la glace d'eau lunaire (pour produire du carburant). Les États-Unis ont ouvert la voie avec le Artemis Accords (2020) et le Space Act (2015) qui autorisent leurs entreprises à s'approprier les ressources extraites. Cette approche conteste l'interprétation traditionnelle du Traité de l'espace de 1967 qui stipule que l'espace est « patrimoine commun de l'humanité » et interdit l'appropriation nationale. La Chine et la Russie dénoncent cette « appropriation déguisée » et promeuvent un traité alternative sous l'égide de l'ONU. Cette bataille juridique est fondamentale : elle définira si l'espace suivra un modèle de libre-entreprise et d'appropriation, ou un modèle de gouvernance multilatérale et de partage des bénéfices.

La multipolarisation spatiale : nouvelles puissances et nouvelles alliances

L'affirmation de nouvelles puissances spatiales

Le duopole américano-soviétique a laissé place à un système multipolaire. La Chine est devenue une superpuissance spatiale complète : station spatiale Tiangong, sonde sur la face cachée de la Lune (Chang'e 4), rover sur Mars (Zhurong). Son programme, piloté par l'État et l'armée, vise clairement le prestige international et des applications stratégiques. L'Inde a marqué des points avec sa mission à bas coût sur Mars (Mangalyaan) et son test ASAT. Des pays comme le Japon, Israël, les Émirats arabes unis et de nombreuses nations européennes via l'Agence spatiale européenne (ESA) développent des capacités autonomes. Cette diversification des acteurs complexifie la gouvernance et multiplie les potentialités de coopération ou de conflit.

Alliances et compétitions : une cartographie géopolitique redessinée

L'espace génère de nouvelles lignes de fracture et de coopération. D'un côté, on observe un alignement croissant : les signataires des Artemis Accords (États-Unis, Canada, Japon, Émirats arabes unis, Luxembourg, etc.) forment un bloc favorable à une exploitation commerciale. De l'autre, la Chine et la Russie ont signé un accord en 2021 pour construire une station lunaire scientifique internationale (ILRS), ouverte à d'autres partenaires, en opposition au programme Artemis. L'Europe, via l'ESA, navigue entre coopération avec la NASA (pour Artemis) et volonté d'autonomie stratégique (lanceurs Ariane, constellation IRIS² pour une connectivité souveraine). Les pays du Sud réclament, quant à eux, une plus grande équité dans l'accès aux bénéfices de l'espace, via le Comité des utilisations pacifiques de l'espace (COPUOS) de l'ONU.

Conclusion et ouverture HGGSP : L'espace, miroir et accélérateur des dynamiques terrestres

L'espace n'est plus une frontière lointaine mais un prolongement stratégique direct des rivalités et des logiques de puissance terrestres. Il concentre et amplifie les tendances géopolitiques contemporaines : compétition sino-américaine, retour des logiques de blocs, rôle ambivalent des acteurs privés, crise du multilatéralisme, et course aux ressources. Pour le programme HGGSP, il constitue une étude de cas exceptionnelle pour comprendre comment un espace se construit, se territorialise (via les orbites, les fréquences) et devient un enjeu de conflictualité hybride (cyberattaques, brouillage, manœuvres d'approche hostiles de satellites).

Ouverture HGGSP : L'analyse géopolitique de l'espace nous invite à réfléchir à la notion de « commun » à l'échelle mondiale. Face à la congestion des orbites basses (débris) et aux risques de militarisation, une gouvernance internationale efficace est-elle encore possible ? Les régimes existants, comme le Traité de l'espace, semblent dépassés par les réalités technologiques et commerciales. L'espace pourrait-il devenir le théâtre d'un « drame des communs », où la recherche individuelle d'avantages par chaque acteur détruirait la ressource pour tous ? Cette question renvoie aux défis plus larges de la gouvernance globale, du climat aux océans, et interroge notre capacité à instituer des règles communes pour des espaces qui n'appartiennent à personne – et donc, potentiellement, à tout le monde.

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