Introduction : L'eau, un bien commun sous tension géopolitique
L'eau douce, qui ne représente que 2,5% de l'eau de la planète, est une ressource essentielle à la vie, à l'agriculture, à l'industrie et à la stabilité des sociétés. Sa répartition est profondément inégale : près de 60% des ressources mondiales en eau douce de surface sont concentrées dans seulement dix pays, tandis que plus de deux milliards de personnes vivent dans des pays soumis à un stress hydrique élevé. Dans le cadre du programme de spécialité HGGSP, l'étude de l'eau comme enjeu géopolitique permet de mobiliser plusieurs axes : les rivalités de pouvoir sur les territoires et les ressources (Axe 1), la multiplicité des acteurs (États, organisations internationales, ONG, firmes) et la dimension environnementale des relations internationales (Axe 2). Ce dossier vise à montrer comment la gestion de l'eau oscille entre conflictualité et coopération, devenant un analyseur privilégié des dynamiques de puissance et de gouvernance mondiale.
Partie 1 : L'eau, source de conflits et d'asymétries de puissance
1.1. Les « guerres de l'eau » : mythe ou réalité ?
L'expression « guerre de l'eau » est souvent utilisée pour décrire des conflits violents directement causés par le contrôle de l'eau. Si des conflits armés ouverts et généralisés pour l'eau restent rares, les tensions sont nombreuses et prennent des formes variées. On parle plutôt de conflits hydropolitiques, où l'eau est un facteur aggravant ou déclencheur parmi d'autres (historiques, ethniques, territoriaux). Le cas du bassin du Nil est emblématique. L'Égypte, en aval, dépend à 97% des eaux du Nil et considère son débit comme une question de sécurité nationale, s'appuyant sur des traités coloniaux (1929, 1959) qui lui accordent un droit de veto sur les projets en amont. La construction du Grand Barrage de la Renaissance Éthiopienne (GERD) par l'Éthiopie, débutée en 2011, a créé une crise diplomatique majeure. L'Éthiopie y voit un outil de développement souverain et de production d'énergie, tandis que l'Égypte et le Soudan craignent pour leur approvisionnement pendant la phase de remplissage. Cette situation illustre la géopolitique des fleuves transfrontaliers (276 bassins dans le monde) où l'État en amont détient un avantage stratégique (« upstream power ») qu'il peut instrumentaliser.
1.2. L'instrumentalisation de l'eau comme arme stratégique
L'eau peut être utilisée comme une arme, tant dans les conflits interétatiques qu'intra-étatiques. Cela se manifeste par :
- La destruction d'infrastructures : En Ukraine, la destruction du barrage de Kakhovka en juin 2023 a montré l'utilisation de l'eau comme arme de guerre, causant une catastrophe humanitaire et écologique, et privant d'accès à l'eau des populations civiles.
- Le contrôle de l'accès : En Syrie et en Irak, le groupe État Islamique a pris le contrôle de barrages (comme celui de Mossoul) pour exercer un chantage sur les populations et les gouvernements.
- Les politiques de déni d'accès : En Cisjordanie, la gestion inégale des ressources en eau entre colonies israéliennes et populations palestiniennes est un point de friction permanent du conflit israélo-palestinien, relevant d'une logique de contrôle territorial.
Ces exemples montrent que l'eau est un multiplicateur de vulnérabilité. Sa rareté ou sa contamination peut déstabiliser des régions entières, provoquer des migrations forcées (« réfugiés climatiques ») et exacerber les inégalités sociales, devenant ainsi un facteur de conflit latent.
Partie 2 : La gouvernance de l'eau : entre coopérations régionales et limites de la régulation mondiale
2.1. Les bassins fluviaux, laboratoires de la coopération régionale
Face aux risques de conflit, la coopération est souvent la seule issue viable. La gestion commune d'un bassin versant peut devenir un puissant vecteur d'intégration et de paix régionale. L'exemple le plus abouti est celui de l'Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS), créée en 1972 par le Mali, la Mauritanie et le Sénégal (rejoints par la Guinée). Cette organisation a permis de construire des barrages (comme celui de Manantali) gérés conjointement pour l'irrigation, la production hydroélectrique et la navigation, transformant un potentiel sujet de tension en projet de développement partagé. De même, la Commission internationale pour la protection du Danube (ICPDR) rassemble 14 États riverains pour coordonner la gestion environnementale et économique du fleuve depuis la chute du Rideau de fer. Ces mécanismes de coopération, souvent techniques au départ, peuvent créer une communauté épistémique (réseaux d'experts) et une interdépendance positive qui renforce la stabilité régionale.
2.2. La multiplication des acteurs et les défis de la gouvernance mondiale
La gouvernance de l'eau ne relève plus seulement des États. Une multitude d'acteurs intervient à différentes échelles :
- Les organisations internationales : L'ONU, via l'UNESCO (Programme Hydrologique International) et l'UNECE (Convention sur l'eau), promeut des cadres juridiques. L'Objectif de Développement Durable n°6 (« Eau propre et assainissement ») fixe un agenda mondial.
- Les ONG : Comme WaterAid ou la Fondation Danielle Mitterrand (France Libertés), elles défendent l'accès à l'eau comme droit humain et interviennent sur le terrain.
- Les firmes multinationales : Les entreprises de l'eau (Suez, Veolia) et les grandes entreprises agro-alimentaires sont des acteurs majeurs par leurs prélèvements et leur gestion des ressources.
Cependant, il n'existe pas de régime international contraignant unique pour la gestion de l'eau douce. La Convention des Nations Unies sur le droit relatif aux utilisations des cours d'eau internationaux (1997) n'est entrée en vigueur qu'en 2014 et n'a été ratifiée que par une trentaine d'États, dont aucun des grands pays riverains du Nil ou du Tigre et Euphrate. La gouvernance reste donc fragmentée, reposant largement sur des accords bilatéraux ou régionaux de portée variable, ce qui limite l'efficacité des réponses aux défis globaux comme les pénuries ou la pollution.
Partie 3 : Les nouveaux défis géopolitiques : changement climatique, accaparement et technologies
3.1. Le changement climatique, multiplicateur de menaces
Le réchauffement climatique agit comme un « multiplicateur de menace » géopolitique sur la ressource en eau. Il modifie le régime des précipitations (sécheresses plus intenses et longues, inondations plus violentes), accélère la fonte des glaciers (affectant les grands fleuves asiatiques comme l'Indus, le Gange, le Mékong) et fait monter le niveau des mers, salinisant les nappes phréatiques côtières. Ces phénomènes exacerbent les tensions existantes. En Asie centrale, la fonte des glaciers qui alimentent les fleuves Amou-Daria et Syr-Daria menace à moyen terme l'approvisionnement de pays déjà en tension autour de la mer d'Aral. En Afrique subsaharienne, la variabilité accrue des pluies pèse sur les agricultures vivrières et peut contribuer à des crises alimentaires et des déplacements de population. La gestion de l'eau devient ainsi un enjeu central de l'adaptation au changement climatique et de la sécurité humaine.
3.2. L'accaparement de l'eau et la financiarisation de la ressource
Un phénomène géopolitique émergent est l'« accaparement de l'eau » (water grabbing), c'est-à-dire le contrôle ou l'acquisition de grandes quantités de ressources en eau et des terres associées par des acteurs puissants (États, firmes, fonds d'investissement), souvent au détriment des populations locales. Cela se fait via l'achat ou la location de vastes terres agricoles dans des pays en développement (Afrique, Amérique latine), permettant de capter l'eau virtuelle contenue dans les productions. Par ailleurs, la financiarisation de l'eau progresse, avec l'introduction de marchés de l'eau (comme en Australie ou au Chili) et la cotation de l'eau en bourse (futures sur l'eau en Californie depuis 2020). Cela pose la question fondamentale du statut de l'eau : est-elle un bien commun mondial ou une marchandise ? Cette tension entre logique économique et droit d'accès est au cœur des débats géopolitiques contemporains.
Conclusion et ouverture HGGSP
L'eau confirme son statut de ressource géopolitique majeure du XXIe siècle. Son analyse révèle les dynamiques de puissance (contrôle des territoires et des ressources en amont), la complexité de la gouvernance mondiale (jeu des acteurs étatiques et non-étatiques) et l'imbrication des enjeux environnementaux et sécuritaires. Si les risques de conflits ouverts persistent, notamment dans les régions où la rareté s'accouple avec des tensions politiques préexistantes, les mécanismes de coopération technique et institutionnelle offrent des voies pour une gestion pacifiée et durable.
Ouverture HGGSP : L'étude de l'eau invite à une réflexion plus large sur la gouvernance des biens communs mondiaux. À l'instar du climat, de la biodiversité ou des fonds marins, l'eau douce pose la question de la capacité de la communauté internationale à dépasser les intérêts nationaux souverains pour construire des régulations collectives efficaces. Le défi est de concilier souveraineté des États, équité d'accès pour les populations et préservation de la ressource pour les générations futures. L'eau, par son caractère vital et localisé, cristallise ainsi l'un des paradoxes centraux de la mondialisation : l'interdépendance croissante face à des défis globaux, mais la persistance de logiques de puissance et de rivalités territoriales.
