Introduction : L'Accord de Paris, un objet géopolitique complexe
Signé en décembre 2015 lors de la COP21 et entré en vigueur en novembre 2016, l'Accord de Paris constitue un tournant dans la gouvernance internationale du climat. Pour les élèves de Terminale suivant la spécialité Histoire-Géographie, Géopolitique et Sciences Politiques (HGGSP), cet accord est un cas d'étude privilégié pour analyser les interactions entre enjeux environnementaux, rapports de puissance et coopération internationale. Loin d'être un simple texte technique, il incarne les tensions et les compromis de la géopolitique contemporaine, mettant en lumière la difficile conciliation entre souveraineté des États et nécessité d'une action collective face à un défi global.
Contexte historique et genèse : de la prise de conscience aux négociations
L'Accord de Paris s'inscrit dans une longue histoire de la diplomatie climatique, marquée par le Sommet de la Terre de Rio en 1992 et le Protocole de Kyoto en 1997. Ce dernier, fondé sur le principe de « responsabilités communes mais différenciées », imposait des objectifs contraignants uniquement aux pays développés, créant une fracture Nord-Sud. L'échec relatif de Kyoto, notamment avec le retrait des États-Unis et la non-participation des grands émergents comme la Chine, a conduit à repenser le cadre des négociations. La COP21, organisée par la France, a été un moment de mobilisation diplomatique intense, visant à obtenir un accord universel et applicable à tous les États.
Les objectifs centraux de l'Accord : une ambition affichée
L'Accord fixe trois objectifs principaux : contenir l'élévation de la température moyenne mondiale bien en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels et poursuivre les efforts pour la limiter à 1,5 °C ; renforcer les capacités d'adaptation aux effets néfastes des changements climatiques ; et orienter les flux financiers vers un développement à faible émission de gaz à effet de serre. Le mécanisme clé est celui des « contributions déterminées au niveau national » (CDN), où chaque pays propose librement ses objectifs de réduction d'émissions, illustrant le compromis entre souveraineté nationale et cadre collectif.
Analyse géopolitique : acteurs, rapports de force et stratégies
Le clivage historique Nord-Sud et la question de la justice climatique
Une des lignes de fracture géopolitique majeures persiste entre les pays développés, historiquement responsables de la majorité des émissions cumulées, et les pays en développement, qui réclament le droit à la croissance économique et une aide financière et technologique pour leur transition. L'Accord de Paris reconnaît ce principe de différenciation, mais de manière plus flexible que Kyoto. Les pays du Sud, regroupés dans le G77 + Chine, ont fait de la question du financement (l'engagement de 100 milliards de dollars par an des pays du Nord) un point non-négociable. Cette tension entre responsabilité historique et capacités présentes reste un enjeu géopolitique brûlant, comme en témoignent les débats récurrents lors des COP.
Les stratégies des grandes puissances : entre leadership, retrait et affirmation
- L'Union européenne : Souvent présentée comme un leader normatif, l'UE a joué un rôle moteur dans les négociations et s'est dotée d'objectifs ambitieux (Pacte Vert). Cependant, ses divisions internes et sa dépendance énergétique limitent parfois son influence.
- Les États-Unis : Leur position a été extrêmement volatile, incarnant la politisation interne du sujet. Sous Obama, ils ont été architectes de l'Accord. Sous Trump, ils se sont retirés (2020), affaiblissant le régime climatique. Le retour de Biden en 2021 a marqué un réengagement, mais dans un contexte politique américain polarisé.
- La Chine : Premier émetteur mondial, la Chine a longtemps utilisé son statut de « pays en développement » pour éviter des engagements contraignants. Aujourd'hui, elle affirme son leadership dans les technologies vertes (panneaux solaires, véhicules électriques) et a annoncé un objectif de neutralité carbone pour 2060, instrumentalisant la question climatique dans sa rivalité avec les États-Unis.
- Les puissances pétrolières : Des pays comme l'Arabie saoudite ou la Russie ont souvent adopté une posture obstructive, défendant leurs intérêts économiques liés aux énergies fossiles.
Le rôle des acteurs non-étatiques et la multi-niveaux de la gouvernance
L'Accord de Paris a aussi catalysé l'action d'acteurs infra-étatiques et transnationaux. Les villes, les régions, les entreprises et les ONG participent désormais activement à la gouvernance climatique, formant des coalitions comme « Race to Zero ». Cette dynamique illustre le concept de « polycentric governance » étudié en HGGSP, où l'action ne dépend plus uniquement des États. Le rôle des scientifiques (via les rapports du GIEC) est également central pour légitimer l'action politique, montrant l'imbrication entre science et géopolitique.
Les défis de la mise en œuvre et les limites géopolitiques
Le problème de l'effectivité : des engagements volontaires aux actions concrètes
Le mécanisme des CDN, s'il a permis l'adhésion universelle, pose un problème majeur de crédibilité et de contrôle. Les engagements actuels, même s'ils étaient tous tenus, mèneraient à un réchauffement supérieur à 2,5 °C. L'Accord prévoit un cycle de révision quinquennal (« mécanisme de cliquet ») pour rehausser les ambitions, mais il n'existe pas de sanction en cas de non-respect. Cette faiblesse intrinsèque révèle la limite de la coopération internationale en l'absence d'une autorité supranationale contraignante.
La géopolitique de la transition énergétique : compétition pour les ressources et les technologies
La lutte contre le changement climatique redessine la carte géopolitique des ressources. La demande croissante pour les métaux rares (lithium, cobalt, terres rares) nécessaires à la transition énergétique crée de nouvelles dépendances et rivalités, concentrant le pouvoir entre les mains des pays producteurs (comme la RDC pour le cobalt) et renforçant les stratégies d'approvisionnement des grandes puissances. Parallèlement, la course aux technologies bas-carbone (hydrogène vert, capture du CO2) devient un champ de compétition économique et stratégique majeur du XXIe siècle.
Les tensions autour des pertes et préjudices (« loss and damage »)
Un des points les plus conflictuels des négociations actuelles concerne la compensation des « pertes et préjudices » subis par les pays les plus vulnérables (petits États insulaires, pays les moins avancés) face aux impacts climatiques irréversibles. Les pays développés refusent toute formulation qui pourrait impliquer une responsabilité légale et des compensations financières illimitées. L'accord a minima obtenu à la COP27 (2022) sur la création d'un fonds dédié illustre la difficulté à traduire le principe de justice climatique en mécanismes concrets, cristallisant les rapports de force Nord-Sud.
Conclusion et ouverture HGGSP : l'Accord de Paris, miroir d'un monde en transition
L'Accord de Paris est bien plus qu'un traité environnemental ; c'est un analyseur des transformations géopolitiques contemporaines. Il met en scène la tension permanente entre multilatéralisme et souveraineté nationale, et la difficile construction d'un bien public global dans un système international anarchique. Il montre comment un enjeu scientifique (le climat) devient un objet de rivalités de puissance, de négociations diplomatiques et de mobilisations sociétales.
Ouverture HGGSP : L'étude de l'Accord de Paris invite à une réflexion plus large sur la gouvernance mondiale des communs. Peut-on gérer efficacement des défis transnationaux (climat, pandémies, cybersécurité) avec les outils traditionnels de la diplomatie interétatique ? L'évolution des négociations climatiques, entre blocages et avancées, interroge la capacité du système international à se réformer face à l'urgence. Cela renvoie aux débats fondamentaux sur la possibilité d'un « gouvernement mondial » ou, au contraire, sur la résilience d'un ordre multipolaire où la compétition et la coopération coexistent dans la gestion des crises globales. L'avenir de l'Accord de Paris sera un indicateur crucial de la trajectoire géopolitique du siècle.
