Introduction : La transition énergétique, bien plus qu'une question environnementale
La transition énergétique européenne, matérialisée par le Pacte vert pour l'Europe (Green Deal) et la loi climat visant la neutralité carbone d'ici 2050, est un projet économique et technologique de grande ampleur. Pour les élèves de spécialité HGGSP, il est essentiel de la comprendre comme un enjeu géopolitique structurant. Elle ne se limite pas à remplacer les énergies fossiles par des renouvelables ; elle reconfigure profondément les rapports de force internationaux, les chaînes d'approvisionnement, les alliances et la notion même de souveraineté pour l'Union européenne et ses États membres. Cette transformation est accélérée et complexifiée par le contexte post-invasion de l'Ukraine par la Russie, qui a exposé la vulnérabilité stratégique liée à la dépendance énergétique.
Partie 1 : Souveraineté et sécurité énergétique : sortir de la dépendance
La fin du paradigme des hydrocarbures russes
Pendant des décennies, la géopolitique énergétique européenne a été dominée par les importations de gaz et de pétrole russes. Cette dépendance créait une interdépendance asymétrique : l'Europe avait besoin de l'énergie, la Russie des revenus. L'invasion de l'Ukraine en 2022 a rompu ce lien, transformant l'énergie en arme de coercition. La transition est devenue une urgence sécuritaire. Le plan REPowerEU vise à diversifier les fournisseurs (gaz naturel liquéfié des États-Unis, du Qatar) et à accélérer le déploiement des renouvelables. Cette crise illustre parfaitement le concept de sécurité énergétique au cœur du programme HGGSP : garantir l'accès à l'énergie à un prix stable, sans menaces extérieures.
Vers une autonomie stratégique ?
La transition vise à terme une plus grande autonomie stratégique par la production d'énergie décarbonée sur le sol européen (éolien, solaire, hydrogène vert). Cependant, cette autonomie est relative. Elle déplace la dépendance des hydrocarbures vers d'autres ressources critiques nécessaires à cette transition : les terres rares (néodyme pour les éoliennes), le lithium pour les batteries, ou le cobalt. Or, la Chine domine l'extraction et le raffinage de nombre de ces minerais. La géopolitique de la transition devient ainsi une géopolitique des chaînes de valeur et des matières premières, où l'UE doit sécuriser ses approvisionnements, via des partenariats (avec le Canada, l'Australie, des pays africains) ou le recyclage.
Partie 2 : L'Europe, acteur normatif dans la gouvernance climatique mondiale
Le « soft power » réglementaire : le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF)
L'UE utilise son immense marché intérieur comme levier d'influence. Le MACF est un instrument géopolitique novateur. Il impose un prix du carbone sur les importations de certains produits (acier, ciment, aluminium, électricité, engrais, hydrogène) pour éviter les « fuites de carbone » (délocalisation des industries polluantes). En pratique, il exporte les normes environnementales européennes en incitant les partenaires commerciaux à décarboner leur production s'ils veulent accéder au marché européen sans pénalité. Cela place l'UE en position de « normateur » climatique, mais provoque des tensions avec des pays comme la Chine, l'Inde ou la Russie, qui y voient un protectionnisme déguisé et une atteinte à leur souveraineté.
Diplomatie climatique et alliances
La crédibilité de l'UE dans les négociations internationales (COP) repose sur son action interne. Elle tente de constituer des coalitions d'États ambitieux pour pousser à des engagements plus forts, notamment avec les petits États insulaires vulnérables. Cependant, sa position est fragilisée par les divisions internes sur le rythme et les moyens de la transition (opposition entre pays nordiques ambitieux et pays d'Europe centrale encore dépendants du charbon), et par la concurrence des plans d'investissement massifs américains (Inflation Reduction Act) qui attirent les industries vertes. La transition devient ainsi un champ de rivalité puissance entre l'UE, les États-Unis et la Chine pour le leadership technologique et industriel.
Partie 3 : Impacts géopolitiques internes et nouveaux conflits potentiels
Géographie variable de la transition et cohésion européenne
La transition ne produit pas les mêmes effets sur tous les territoires. Les régions historiquement dépendantes des industries fossiles (bassin houiller de Silésie en Pologne, régions charbonnières en Allemagne) font face à un défi de reconversion socio-économique majeur, source de tensions politiques et de potentielles fractures au sein de l'UE. Le Fonds pour une transition juste vise à compenser ces inégalités. Par ailleurs, les pays du Sud (Espagne, Portugal, Grèce) disposent d'un fort potentiel solaire pour produire de l'hydrogène vert, pouvant modifier les équilibres économiques au sein de l'Union.
Nouvelles dépendances et vulnérabilités
La course aux énergies renouvelables crée de nouvelles lignes de tension géopolitique. L'approvisionnement en hydrogène vert pourrait dépendre de partenaires en Afrique du Nord ou en Ukraine, recréant des dépendances. Les infrastructures critiques (parcs éoliens, câbles sous-marins d'interconnexion électrique) deviennent des cibles stratégiques potentielles en cas de conflit (vulnérabilité aux cyberattaques, sabotages). Enfin, la transition exacerbe la compétition pour l'eau (nécessaire pour l'hydroélectricité, le refroidissement des centrales, la production d'hydrogène) et pour les terres (conflits d'usage entre agro-industrie, panneaux solaires et préservation des écosystèmes).
Conclusion et ouverture HGGSP
La transition énergétique européenne est un processus géopolitique multidimensionnel. Elle est un instrument de souveraineté retrouvée face à la Russie, un levier d'influence normative à l'échelle mondiale, mais aussi une source de nouvelles dépendances et de conflits internes et externes. Elle redessine la carte des alliances et des rivalités, plaçant l'UE dans une compétition triangulaire avec les États-Unis et la Chine pour la maîtrise des technologies et des ressources du futur.
Ouverture HGGSP : Cette analyse invite à réfléchir à la façon dont la transition énergétique interroge les fondements de la puissance au XXIe siècle. La puissance se mesure-t-elle encore aux réserves d'hydrocarbures ou plutôt à la capacité d'innovation, au contrôle des chaînes de valeur des technologies vertes et à l'influence normative ? Par ailleurs, dans quelle mesure la nécessité impérieuse de coopérer face à un défi global comme le changement climatique (biens communs) peut-elle reconfigurer les logiques traditionnelles de la rivalité entre puissances, ou au contraire les exacerber sous de nouvelles formes ? L'étude de la politique européenne offre un terrain d'observation privilégié de ces dynamiques contradictoires.
