Environnement & climat28 janvier 202610 min de lecture

La pollution plastique des océans : un enjeu géopolitique mondial

La pollution plastique des océans dépasse la simple question environnementale pour devenir un enjeu géopolitique majeur. Elle met en lumière les inégalités Nord-Sud, les tensions sur les routes maritimes et les défis de la gouvernance mondiale. Cet article analyse comment cette crise révèle les rapports de force et les interdépendances à l'échelle planétaire.

Introduction : Le plastique, révélateur des fractures géopolitiques contemporaines

La pollution plastique des océans, avec ses « continents » de déchets et ses microparticules infiltrant la chaîne alimentaire, constitue l'une des crises environnementales les plus visibles du XXIe siècle. Pour le géopoliticien, elle n'est pas qu'un désastre écologique ; c'est un phénomène géopolitique total. Elle engage des questions de souveraineté, de responsabilité historique, de contrôle des espaces maritimes et de régulation économique mondiale. Dans le cadre du programme HGGSP, elle permet d'illustrer de manière concrète les thèmes de l'environnement comme enjeu de gouvernance, des inégalités de développement et de la multiplication des acteurs dans les relations internationales. Loin d'être un problème technique, la gestion des déchets plastiques est un champ de confrontation et de coopération où s'expriment les intérêts des États, des firmes multinationales et de la société civile.

Partie 1 : Une crise aux responsabilités inégales, reflet des rapports Nord-Sud

1.1. La production et la consommation : une géographie déséquilibrée

La production de plastique vierge est largement concentrée dans les pays du Nord et en Chine, alimentée par l'industrie pétrochimique. Les pays de l'OCDE consomment une part disproportionnée des plastiques à usage unique. Cependant, le récit simpliste d'une responsabilité uniquement occidentale est dépassé. La mondialisation des chaînes de valeur a délocalisé une partie de la production manufacturière et de ses déchets vers les pays du Sud. Ces derniers sont souvent pointés du doigt pour la mauvaise gestion des déchets, mais ils reçoivent également des exportations de déchets plastiques en provenance des pays riches, malgré l'entrée en vigueur de la Convention de Bâle amendée en 2021. Cette dynamique crée un contentieux géopolitique latent, les pays du Sud dénonçant une « externalisation de la pollution » et exigeant une justice environnementale.

1.2. Les flux de déchets : une nouvelle cartographie des dépendances

Jusqu'à l'interdiction chinoise de 2018 (« National Sword »), la Chine et l'Asie du Sud-Est étaient les principales destinations des déchets plastiques du monde développé. Ce « choc géopolitique » a révélé la vulnérabilité des systèmes de gestion des déchets occidentaux et déplacé les flux vers d'autres pays comme la Malaisie, la Turquie ou l'Indonésie, provoquant des tensions locales et des rejets accrus dans l'environnement. Cette carte mouvante des flux illustre le concept de « fuite de pollution » et pose la question de la souveraineté des États sur leur territoire : ont-ils le droit de refuser les déchets d'autrui ? La réponse est de plus en plus affirmative, marquant un rééquilibrage des rapports de force.

Partie 2 : L'océan, espace de tensions et de coopérations renouvelées

2.1. La haute mer, zone de non-droit environnemental ?

Une grande partie de la pollution plastique se concentre dans les eaux internationales, hors de toute juridiction étatique directe. Cela pose un défi immense à la gouvernance, relevant du régime des « zones communes » défini par le droit de la mer (Convention de Montego Bay, 1982). La lutte contre la pollution y est faiblement contraignante. Les « gyres » océaniques, ces immenses vortex de déchets, sont situés dans ces espaces, faisant de la haute mer un « bien commun » dégradé. Les négociations en cours pour un traité sur la biodiversité en haute mer (BBNJ) incluent désormais la question de la pollution, témoignant de la difficulté à établir une régulation effective dans un espace anarchique par nature.

2.2. Les routes maritimes et le rôle des acteurs non-étatiques

Une source majeure de pollution provient du transport maritime (conteneurs perdus, déchets opérationnels) et de la pêche (filets fantômes). Cela place les grandes compagnies de shipping et les flottes de pêche, parfois sous pavillons de complaisance, au cœur du problème. La régulation passe alors par des organisations comme l'Organisation Maritime Internationale (OMI), où les intérêts des États côtiers, des États du pavillon et des lobbies industriels s'affrontent. Parallèlement, des acteurs non-étatiques prennent de l'importance : les ONG (comme The Ocean Cleanup) développent des technologies de dépollution, tandis que les alliances d'entreprises (Alliance to End Plastic Waste) tentent de promouvoir des solutions privées, brouillant les lignes de la gouvernance traditionnelle.

Partie 3 : Vers une géopolitique des solutions : traités, innovations et rivalités

3.1. L'émergence d'un régime international fragmenté

Il n'existe pas de traité mondial unique sur les plastiques. La gouvernance est un « patchwork » d'accords : la Convention de Bâle sur les déchets dangereux, les plans d'action régionaux (comme pour la Méditerranée), les engagements volontaires du G7 ou du G20. Depuis 2022, un processus historique est lancé sous l'égide de l'ONU pour négocier un accord international juridiquement contraignant sur la pollution plastique. Ces négociations sont hautement géopolitiques : les pays producteurs de pétrole (Arabie Saoudite, États-Unis sous certaines administrations) freinent les mesures contraignantes sur la production, tandis que les « pays ambitieux » (Union européenne, nombreux États insulaires du Pacifique) poussent pour des objectifs de réduction. Les pays en développement réclament, quant à eux, des mécanismes de financement et de transfert de technologie.

3.2. L'économie circulaire, nouveau champ de rivalité technologique et normative

La solution passe par une transition vers une économie circulaire. Cela crée un nouveau front géopolitique autour de l'innovation (bioplastiques, technologies de recyclage avancé) et de la maîtrise des normes. Qui définira les standards du plastique recyclable ou compostable ? Qui contrôlera les marchés des matières premières secondaires ? L'UE, avec son « Green Deal » et sa stratégie sur les plastiques, cherche à imposer ses normes, exerçant ainsi un pouvoir réglementaire à l'échelle mondiale (effet « Bruxelles »). Dans le même temps, la Chine investit massivement dans les infrastructures de recyclage, visant une position dominante dans cette future économie. La bataille n'est plus seulement pour les ressources fossiles, mais aussi pour le contrôle des flux de déchets-transformés-en-ressources.

Conclusion et ouverture HGGSP

La pollution plastique des océans agit comme un révélateur géopolitique puissant. Elle expose les inégalités structurelles de la mondialisation, la difficulté à gérer les biens communs et l'émergence de nouveaux champs de rivalité autour des technologies vertes. Elle montre que l'environnement est un terrain où se jouent des rapports de force économiques, diplomatiques et normatifs. Pour aller plus loin dans le cadre du programme HGGSP, on peut s'interroger : dans quelle mesure la lutte contre cette pollution peut-elle servir de levier pour une diplomatie scientifique et environnementale renouvelée, notamment pour les petits États insulaires dont l'existence même est menacée par les changements globaux ? Par ailleurs, comment ce dossier illustre-t-il le dépassement du cadre westphalien de la relation interétatique, avec l'entrée en scence déterminante des firmes, des ONG et des juridictions locales ? L'étude de cette crise invite finalement à repenser la souveraineté à l'ère de l'Anthropocène, où les frontières terrestres sont poreuses aux flux de déchets et où la santé des océans conditionne la sécurité de tous.

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