Introduction : La biodiversité, nouvelle arène des rivalités internationales
La sixième extinction de masse des espèces, documentée par les scientifiques, n'est plus seulement une catastrophe écologique. Pour les élèves de spécialité HGGSP, elle constitue un objet d'étude géopolitique essentiel. La protection de la biodiversité met en lumière des rapports de force entre États, des inégalités structurelles et des recompositions de la souveraineté. Alors que le programme aborde les enjeux environnementaux globaux, la biodiversité offre un prisme particulièrement riche pour analyser comment les questions écologiques transforment la géopolitique mondiale. Ce dossier explore les dimensions conflictuelles et coopératives de la gouvernance de la biodiversité, entre rivalités pour les ressources, justice environnementale et recherche de solutions multilatérales.
Partie 1 : La géographie inégale de la biodiversité et ses implications géopolitiques
Les « points chauds » de biodiversité : des territoires sous tension
La biodiversité mondiale est répartie de manière extrêmement inégale. Les « points chauds » (hotspots) identifiés par les scientifiques – comme l'Amazonie, le bassin du Congo ou les forêts d'Asie du Sud-Est – se concentrent majoritairement dans les pays du Sud. Cette géographie crée une asymétrie fondamentale : les pays riches (principalement du Nord) possèdent les moyens financiers et technologiques pour la conservation, mais peu de biodiversité endémique, tandis que les pays en développement abritent l'essentiel de la richesse biologique mondiale avec des capacités limitées pour la protéger. Cette situation génère des tensions autour du principe de souveraineté nationale sur les ressources biologiques. Les États du Sud revendiquent leur droit souverain à exploiter leurs ressources selon leurs priorités de développement, tandis que les pays du Nord et les organisations internationales insistent sur la responsabilité globale de protection de ces « biens communs » de l'humanité.
Le paradoxe de la dette écologique
Cette configuration alimente le débat sur la « dette écologique ». Les pays industrialisés, dont le développement historique s'est appuyé sur une exploitation intensive des ressources naturelles mondiales, sont considérés comme les principaux responsables du déclin de la biodiversité. Pourtant, ce sont les populations des pays du Sud qui en subissent les conséquences les plus directes (perte de services écosystémiques, insécurité alimentaire). Les négociations internationales sur la biodiversité sont ainsi traversées par cette revendication de justice environnementale et de transferts financiers Nord-Sud. Le Fonds pour l'environnement mondial (FEM) ou, plus récemment, les engagements de la COP15 de Montréal visant à mobiliser 200 milliards de dollars par an d'ici 2030, tentent de répondre à cette exigence, mais les promesses de financement restent souvent non tenues, nourrissant la méfiance.
Partie 2 : Conflits et coopérations autour des ressources génétiques et des savoirs
La biopiraterie : une forme de conflit géoéconomique
La valeur économique des gènes, des molécules et des savoirs traditionnels associés à la biodiversité a transformé cette dernière en ressource stratégique. Le phénomène de « biopiraterie » – l'appropriation illégitime ou injuste de ressources biologiques et de connaissances traditionnelles par des acteurs (entreprises, instituts de recherche) sans consentement ni partage équitable des avantages – est devenu un contentieux géopolitique majeur. Des cas emblématiques, comme l'utilisation de propriétés du neem (arbre indien) ou du haricot jaune mexicain par des multinationales agrochimiques, ont conduit à des batailles juridiques internationales. Ces conflits mettent en lumière le déséquilibre de puissance entre les communautés autochtones détentrices de savoirs et les firmes globalisées, et interrogent l'efficacité des cadres juridiques comme le Protocole de Nagoya sur l'accès et le partage des avantages.
Les savoirs traditionnels au cœur de nouvelles alliances
Face à ces menaces, on observe également des dynamiques de coopération et de résistance. Les communautés autochtones, reconnues par l'IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité) comme les meilleures gardiennes de la biodiversité mondiale, s'organisent en réseaux transnationaux pour défendre leurs droits. Leur influence grandit dans les arènes internationales comme la Convention sur la diversité biologique (CDB). Parallèlement, certains États du Sud renforcent leur législation nationale pour contrôler l'accès à leurs ressources génétiques. Ces mouvements contribuent à faire émerger un contre-pouvoir et à promouvoir un modèle de conservation différent, fondé sur la gouvernance locale et le respect des droits coutumiers, s'opposant parfois aux approches conservationnistes « forteresse » promues par certaines ONG occidentales.
Partie 3 : Biodiversité, sécurité et conflits armés
La biodiversité, victime et facteur d'instabilité
Le déclin de la biodiversité est à la fois une conséquence et un multiplicateur de menaces pour la sécurité humaine et internationale. Dans de nombreuses régions, la raréfaction des ressources (eau, terres fertiles, poissons) due à la dégradation des écosystèmes exacerbe les tensions locales et peut contribuer à l'éclatement de conflits, comme l'ont montré les travaux sur les « conflits environnementaux ». La guerre en République démocratique du Congo a ainsi entraîné une catastrophe pour la faune des parcs nationaux, tandis que l'exploitation illégale de ressources (bois, minerais) a financé les groupes armés. Inversement, les zones de haute biodiversité sont parfois l'objet de conflits directs, notamment lorsque des projets de conservation restrictifs (création d'aires protégées sans consultation) privent des populations de leurs moyens de subsistance, conduisant à des affrontements.
Le rôle géopolitique des aires protégées
La création d'aires protégées, pierre angulaire des politiques de conservation, est elle-même un acte géopolitique. Elle matérialise sur une carte le contrôle étatique (ou non-étatique) sur un territoire et ses ressources. L'initiative « 30x30 » – protéger 30% des terres et des mers d'ici 2030 – adoptée lors de la COP15, soulève d'importantes questions de souveraineté et de droits humains. Qui décide de ce qui est protégé, et comment ? Dans les zones maritimes, la création d'aires marines protégées (AMP) en haute mer ou dans des zones économiques exclusives (ZEE) peut être instrumentalisée pour étendre une influence géopolitique ou régler des différends frontaliers, comme en mer de Chine méridionale. La conservation devient alors un outil de puissance douce ou de légitimation d'un contrôle territorial.
Conclusion et ouverture HGGSP : La gouvernance de la biodiversité, reflet d'un monde en transition
L'enjeu géopolitique de la biodiversité révèle les limites du système international westphalien fondé sur la souveraineté absolue des États. Face à un défi transfrontalier par essence, les réponses purement nationales sont inad��quates. Les régimes internationaux comme la Convention sur la diversité biologique (CDB) tentent d'organiser une gouvernance multilatérale, mais ils peinent à imposer des obligations contraignantes et sont minés par les divergences d'intérêts. La montée en puissance d'acteurs non-étatiques – ONG environnementales, multinationales, communautés locales, scientifiques – complexifie et enrichit cette gouvernance, créant une diplomatie à multiples niveaux.
Ouverture HGGSP : Cette analyse invite à un croisement fructueux avec d'autres thèmes du programme. Le lien avec l'« Environnement, entre exploitation et protection : un enjeu planétaire » est évident, mais on peut aussi l'articuler avec l'étude des « Faire la guerre, faire la paix » à travers les conflits liés aux ressources, ou avec l'« Histoire et mémoires » en interrogeant la notion de patrimoine naturel commun. Enfin, la question de la biodiversité interroge les modèles de développement et place les élèves face à un dilemme géopolitique central : comment concilier la souveraineté des États, la justice entre les nations et la préservation d'un bien commun vital pour l'humanité ? La réponse à cette question dessinera en partie l'ordre international du XXIe siècle.
