Introduction : Un projet de rupture dans la géopolitique saoudienne
Annoncée en avril 2016 par le prince héritier Mohammed ben Salmane, la Vision 2030 constitue l'un des projets de transformation nationale les plus ambitieux du XXIe siècle. Pour les élèves de Terminale HGGSP, elle offre un cas d'étude exceptionnel pour analyser la recomposition d'une puissance dans un contexte de mondialisation et de transition énergétique. Ce plan stratégique vise à métamorphoser le royaume wahhabite, État rentier par excellence, en une puissance économique diversifiée et un hub régional incontournable. Au-delà des aspects économiques, la Vision 2030 est un instrument de politique intérieure et de rayonnement international, cherchant à redéfinir le contrat social et la place de l'Arabie saoudite sur l'échiquier mondial. Nous analyserons ce projet comme une réponse aux défis structurels du pays, un levier de puissance et un objet de tensions géopolitiques.
Contexte et motivations : répondre aux vulnérabilités d'un État rentier
Pour comprendre la genèse de la Vision 2030, il faut la replacer dans le cadre théorique des États rentiers étudié en HGGSP. L'Arabie saoudite a bâti sa puissance et sa stabilité politique sur la manne pétrolière, qui représente historiquement plus de 80% de ses recettes budgétaires et 90% de ses exportations. Ce modèle présente trois vulnérabilités majeures.
Une dépendance économique risquée
La volatilité des cours du pétrole, comme le choc de 2014-2016 qui a fait chuter le baril de plus de 100$ à moins de 30$, a révélé la fragilité des finances publiques. Le budget de l'État, qui finance un vaste système de subventions et d'emplois publics, devient structurellement déficitaire. La Vision 2030 se présente donc comme une stratégie de diversification économique impérative pour assurer la pérennité du régime.
Une pression démographique et sociale
Avec une population très jeune (près de 70% a moins de 35 ans) et un chômage des jeunes important, le pacte social traditionnel – stabilité politique contre redistribution de la rente – est sous tension. Le projet entend créer des emplois privés et développer de nouveaux secteurs comme le tourisme, les technologies ou les industries militaires.
Un contexte géopolitique régional instable
La rivalité avec l'Iran, la guerre au Yémen, et la compétition avec d'autres monarchies du Golfe (notamment les Émirats Arabes Unis et leur vision « post-pétrole ») poussent Riyad à renforcer son autonomie stratégique et son leadership régional par d'autres moyens que la seule puissance pétrolière.
Les piliers de la Vision 2030 : une transformation multidimensionnelle
Le plan s'articule autour de trois axes principaux, illustrant l'imbrication des dimensions économique, sociale et géopolitique.
1. Une société « vivante » : réformes sociales et culturelles
La Vision 2030 promeut une ouverture sociétale contrôlée pour moderniser l'image du pays et attirer investissements et touristes. Des réformes symboliques fortes ont été menées :
- Levée de l'interdiction de conduire pour les femmes (2018).
- Développement d'un secteur du divertissement (cinémas, concerts, compétitions sportives).
- Assouplissement partiel du système de tutelle masculine (guardianship).
2. Une économie ambitieuse : diversification et privatisations
L'objectif est de réduire la dépendance aux hydrocarbures. Des « giga-projets » pharaoniques symbolisent cette ambition :
- NEOM : une ville-État futuriste de 500 milliards de dollars dans le nord-ouest, présentée comme un laboratoire de technologies avancées.
- Red Sea Project : un complexe touristique de luxe sur la côte de la mer Rouge.
- Qiddiya : une cité du divertissement près de Riyad.
3. Une nation « prospère » : réforme de l'État et du contrat social
Le projet implique une transformation du rôle de l'État, de pourvoyeur de rente à régulateur et facilitateur. Cela passe par :
- La réduction des subventions (eau, électricité, essence).
- L'instauration d'une TVA (portée à 15%).
- Une rationalisation des dépenses publiques.
La Vision 2030 comme instrument de puissance et de diplomatie
Ce projet dépasse largement le cadre économique. Il est au cœur de la stratégie de puissance de Mohammed ben Salmane (MBS).
Affirmation d'un leadership régional et mondial
En cherchant à devenir un hub logistique, touristique et technologique, l'Arabie saoudite veut consolider son statut de puissance centrale du monde arabe et musulman, face à la concurrence des Émirats Arabes Unis, du Qatar et de la Turquie. Les investissements massifs dans le sport (acquisition de Newcastle United, organisation de grands événements comme la Coupe du Monde 2034, le LIV Golf) ou dans le secteur du divertissement visent à projeter une image moderne et à tisser des réseaux d'influence globaux.
Repositionnement diplomatique et enjeux de sécurité
La diversification économique est liée à une recherche de stabilité régionale nécessaire aux investissements. On observe ainsi un réchauffement diplomatique avec des anciens rivaux (Iran, via un accord négocié par la Chine en 2023 ; Turquie ; Qatar) et une normalisation partielle avec Israël, potentiellement dans le cadre d'un accord global garanti par les États-Unis. Parallèlement, le développement d'une industrie militaire nationale (via Saudi Arabian Military Industries - SAMI) répond à un objectif d'autonomie stratégique et de réduction de la dépendance aux fournisseurs étrangers (notamment américains), dans un contexte de réévaluation de l'engagement sécuritaire américain dans la région.
L'énergie au cœur de la transition
De manière paradoxale, la Vision 2030 s'appuie encore sur les revenus du pétrole pour financer la transition. L'Arabie saoudite, en tant que leader de l'OPEP+, joue un rôle crucial sur le marché pétrolier pour maintenir des prix favorables à ses projets. Elle investit aussi massivement dans le secteur de l'énergie propre (hydrogène vert, solaire) pour devenir un leader dans ce domaine à l'avenir, montrant que la transition peut aussi être une source de puissance.
Défis, limites et contradictions
La réalisation de cette vision se heurte à d'immenses obstacles.
Défis économiques et financiers
Le coût exorbitant des giga-projets (estimé à plusieurs milliers de milliards de dollars) pose question, d'autant que certains, comme NEOM, semblent déjà être revus à la baisse. La dépendance aux capitaux et technologies étrangers reste forte. La diversification réelle est lente : le secteur non-pétrolier croît, mais le pétrole demeure dominant.
Contradictions sociales et politiques
L'ouverture sociétale est sélective et réversible. Elle s'accompagne d'un renforcement de l'autoritarisme et d'une concentration du pouvoir entre les mains de MBS. Les libertés politiques et civiles restent extrêmement limitées. Le modèle de développement, basé sur des projets très capitalistiques, ne crée pas encore assez d'emplois pour la jeunesse saoudienne.
Risques géopolitiques
La stabilité régionale est fragile (tensions avec l'Iran, guerre au Yémen non résolue). Une nouvelle crise pétrolière ou un conflit majeur pourrait compromettre les investissements et les ambitions du plan. De plus, la compétition avec les Émirats Arabes Unis, souvent en avance sur les mêmes thématiques de diversification, est féroce.
Conclusion et ouverture HGGSP
La Vision 2030 de l'Arabie saoudite est bien plus qu'un plan économique. C'est un projet géopolitique total visant à assurer la pérennité du régime Al Saoud à l'ère de la transition énergétique et à repositionner le royaume comme une puissance moderne et incontournable. Elle illustre parfaitement les thématiques du programme HGGSP : la recomposition des puissances face aux enjeux globaux, les stratégies de sortie du modèle rentier, l'utilisation du soft power et des investissements comme instruments d'influence, et les tensions entre ouverture économique et fermeture politique.
Ouverture : Ce cas invite à une réflexion comparative. Comment ce projet se distingue-t-il d'autres tentatives de diversification dans les monarchies du Golfe (comme les Émirats avec Dubaï et Abou Dhabi) ? Dans quelle mesure la réussite ou l'échec de la Vision 2030 pourrait-elle reconfigurer les équilibres de puissance au Moyen-Orient et les dynamiques de la transition énergétique mondiale ? Enfin, elle pose la question fondamentale de la soutenabilité politique des modèles de développement autoritaires dans le monde contemporain.
