Introduction : Le Liban, un État en faillite multidimensionnelle
Le Liban, longtemps présenté comme le « phare culturel » du Moyen-Orient, est aujourd'hui plongé dans une crise qualifiée par la Banque mondiale comme l'une des pires depuis 1850. Cette crise n'est pas seulement économique ou financière ; elle est systémique, touchant à la fois la souveraineté de l'État, la cohésion sociale et la position géopolitique du pays. Pour les élèves de Terminale HGGSP, l'analyse de la situation libanaise est un cas d'école pour comprendre les concepts clés du programme : la fragilité des États, l'imbrication des échelles de pouvoir (locale, nationale, régionale, internationale), et la manière dont les héritages historiques pèsent sur le présent. Le Liban incarne la difficile construction d'un État-nation dans une région marquée par les conflits et les ingérences extérieures.
Partie 1 : Les racines historiques et structurelles de la crise
Un pacte politique hérité : le confessionnalisme
Pour comprendre la crise actuelle, il faut remonter aux fondements de l'État libanais moderne. Le système confessionnel, formalisé par le Pacte national de 1943, répartit les principaux postes de pouvoir entre les communautés religieuses (maronite à la présidence, sunnite au poste de Premier ministre, chiite à la présidence du Parlement). Ce système, conçu pour gérer la diversité, a progressivement verrouillé la vie politique, encouragé le clientélisme et entravé l'émergence d'une citoyenneté libanaise transcendante. La guerre civile (1975-1990) a exacerbé ces divisions, et l'accord de Taëf qui y a mis fin n'a pas fondamentalement remis en cause ce modèle, créant une paralysie politique chronique.
L'après-guerre civile : la reconstruction et ses échecs
La période de l'après-guerre, sous l'égide de l'homme fort Rafic Hariri, a été marquée par une politique de reconstruction ambitieuse (Solidere) mais financée par un endettement massif. L'État, affaibli, a délégué de nombreuses fonctions à des acteurs non-étatiques, notamment le Hezbollah, qui a développé ses propres services sociaux et sa force militaire. Cette période a vu la consolidation d'une économie de rente, contrôlée par une oligarchie politico-financière, et une dépendance extrême au système bancaire. Ce modèle, insoutenable à long terme, contenait en germe la crise actuelle.
Partie 2 : La crise systémique actuelle : dimensions et acteurs
L'effondrement économique et financier (depuis 2019)
La crise a éclaté au grand jour en 2019, avec une pénurie de devises, l'effondrement de la livre libanaise (perdant plus de 95% de sa valeur), et le défaut de l'État sur sa dette souveraine. Les banques ont gelé les comptes en dollars de la population. Les causes sont multiples :
- Dette publique insoutenable (près de 170% du PIB avant la crise).
- Déficit chronique de la balance des paiements.
- Politique de la Banque du Liban (la « pyramide de Ponzi » de Riad Salamé) consistant à attirer les dépôts en dollars par des taux d'intérêt élevés.
La paralysie politique et l'explosion du port de Beyrouth
La classe politique, discréditée, est incapable de former un gouvernement stable ou de mettre en œuvre les réformes exigées par la communauté internationale (FMI, Banque mondiale) pour débloquer une aide financière. L'explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020 est devenue le symbole de cette faillite de l'État. La négligence, la corruption et l'impunité ayant conduit à la présence de tonnes de nitrate d'ammonium dans le port principal du pays ont détruit une partie de la capitale et fait plus de 200 morts. Cette tragédie a provoqué un mouvement de protestation massif, mais sans réussir à déloger l'establishment en place.
Le rôle des acteurs régionaux et internationaux
La crise libanaise ne peut se comprendre sans sa dimension régionale. Le Liban est un théâtre des rivalités de pouvoir au Moyen-Orient :
- L'Iran, via son soutien au Hezbollah, dispose d'un levier majeur sur la politique intérieure libanaise.
- L'Arabie saoudite, traditionnel soutien des sunnites et de courants politiques anti-Hezbollah, a réduit son engagement, exacerbant le déséquilibre régional.
- La Syrie, malgré la guerre, conserve des liens étroits avec une partie de la classe politique libanaise.
- La France, puissance historique, tente une médiation (initiatives du président Macron) mais avec un succès limité, montrant les contraintes de la diplomatie internationale face à des dynamiques locales et régionales complexes.
Partie 3 : Enjeux géopolitiques et perspectives
La souveraineté en question : État faible et acteurs non-étatiques
La crise libanaise pose une question fondamentale : où réside la souveraineté effective ? L'État libanais voit son monopole de la violence légitime contesté par le Hezbollah, qui dispose d'une milice plus puissante que l'armée nationale. Son monopole de la redistribution économique est également mis à mal par les réseaux clientélistes communautaires et les organisations caritatives liées à des partis politiques ou à des acteurs étrangers. Le Liban illustre ainsi le concept d'« État failli » (failed state) ou tout du moins d'« État fragile », où les institutions centrales sont trop faibles pour assurer les fonctions régaliennes.
Les scénarios pour l'avenir et les implications régionales
Plusieurs scénarios se dessinent, tous incertains :
- Statut quo et effondrement lent : poursuite de la paralysie, appauvrissement généralisé, émigration massive.
- Implosion et conflit interne : la tension sociale et intercommunautaire pourrait dégénérer en violences, d'autant que la société est fortement militarisée.
- Accord international sous contrainte : un plan imposé par les puissances étrangères en échange d'une aide, mais au prix d'une perte supplémentaire de souveraineté.
Conclusion et ouverture HGGSP
Le cas du Liban démontre avec force comment un État peut être miné de l'intérieur par des structures politiques dysfonctionnelles et de l'extérieur par des rivalités de pouvoir régionales. Il montre que la souveraineté n'est pas un attribut binaire (on l'a ou on ne l'a pas), mais un continuum, et qu'elle peut être « érodée » par plusieurs facteurs concomitants. Pour aller plus loin dans le cadre du programme HGGSP, on peut mettre en perspective la crise libanaise avec d'autres situations d'États fragiles ou en déliquescence (Yémen, Haïti). On peut aussi s'interroger sur l'efficacité des outils de la gouvernance internationale (FMI, aide conditionnelle) face à des crises politiques aussi profondes. Enfin, le Liban pose la question de la résilience des sociétés civiles : malgré l'effondrement de l'État, des initiatives locales tentent de pallier les carences, esquissant peut-être les contours d'un nouveau contrat social pour l'après-crise. L'étude du Liban nous invite ainsi à réfléchir aux conditions de possibilité de l'État dans des sociétés pluralistes et dans des contextes géopolitiques instables.
