Introduction : L'Irak, un État en quête de souveraineté après le traumatisme Daech
La proclamation de la victoire militaire sur Daech par le gouvernement irakien en décembre 2017 a marqué la fin d'une période de terreur et d'occupation pour près d'un tiers du territoire national. Cependant, elle a ouvert une phase tout aussi critique : la reconstruction d'un État dévasté, déchiré par des fractures communautaires et miné par des influences étrangères concurrentes. Pour les élèves de Terminale HGGSP, le cas irakien post-Daech constitue une étude de cas exemplaire pour comprendre des notions centrales du programme : la souveraineté étatique, la gouvernance dans un contexte multi-communautaire, les enjeux de la reconstruction post-conflit et la géopolitique régionale des puissances. L'Irak incarne la difficile conciliation entre un ordre international fondé sur les États-nations et les réalités de sociétés fragmentées, où les loyautés confessionnelles (chiites, sunnites) ou ethniques (Arabes, Kurdes) transcendent souvent l'allégeance à l'État.
Partie 1 : Un héritage dévastateur : destructions, déplacements et traumatismes
Des infrastructures et un tissu social anéantis
Le passage de Daech a laissé des cicatrices profondes. Des villes entières comme Mossoul, Ramadi ou Sinjar ont été partiellement ou totalement détruites par les combats. La reconstruction est un défi colossal : l'ONU estime les besoins à plus de 88 milliards de dollars. Au-delà des bâtiments, c'est le lien social qui est à reconstruire. Des millions de personnes déplacées internes (PDI) tentent de retourner chez elles, souvent dans des régions où les tensions entre communautés (notamment entre sunnites, associés à tort ou à raison à Daech, et chiites) restent vives. La question de la justice transitionnelle et de la réconciliation nationale est centrale : comment réintégrer les anciennes zones sous emprise jihadiste sans alimenter un cycle de vengeance ?
La persistance de la menace sécuritaire et idéologique
Si Daech a perdu son « califat », il n'a pas disparu. Il maintient une capacité de nuisance en menant une guerre asymétrique (attentats, embuscades) dans les zones rurales et désertiques, notamment dans la province d'Al-Anbar. Cette menace justifie la présence continue de forces de sécurité et de milices, compliquant le retour à une vie civile normale. De plus, l'idéologie extrémiste qui a permis son essor – alimentée par le sentiment d'abandon des populations sunnites sous les gouvernements dominés par les chiites après 2003 – n'a pas été éradiquée. La lutte contre le terrorisme reste donc indissociable d'une réponse politique inclusive.
Partie 2 : Le jeu des acteurs internes : un État fragile face aux milices et aux régionalismes
L'État irakien et le défi des milices (les Hashd al-Shaabi)
La victoire sur Daech a été largement remportée grâce aux Hashd al-Shaabi (Forces de Mobilisation Populaire), un ensemble de milices majoritairement chiites, formées en 2014 et intégrées officiellement aux forces de sécurité irakiennes en 2016. Aujourd'hui, ces milices, pour certaines très proches de l'Iran, constituent un État dans l'État. Elles disposent d'une puissance militaire, économique (contrôle de points de passage, de secteurs économiques) et politique (leurs chefs sont des acteurs politiques influents). Cette situation pose un problème fondamental de monopole de la violence légitime par l'État, un attribut essentiel de la souveraineté selon Max Weber. Le gouvernement tente difficilement de les contrôler et de les intégrer, mais leur loyauté est souvent partagée entre Bagdad et Téhéran.
La question kurde non résolue
La région autonome du Kurdistan irakien (KRG) a joué un rôle clé dans la lutte contre Daech, avec ses forces peshmerga. Cependant, le référendum d'indépendance organisé par le KRG en septembre 2017 – en pleine guerre contre Daech – a provoqué une crise majeure avec Bagdad. La réaction militaire du gouvernement central pour reprendre les territoires disputés (comme Kirkouk) a rappelé la centralité de la question des frontières et de l'intégrité territoriale. Aujourd'hui, les relations restent tendues. La question pétrolière (contrôle et exportation des hydrocarbures du Kurdistan) et le partage du budget national sont des contentieux permanents. L'Irak doit donc gérer en son sein une forte revendication autonomiste, voire indépendantiste, illustrant les tensions entre souveraineté étatique et aspirations nationales minoritaires.
Partie 3 : L'Irak, un théâtre des rivalités régionales et internationales
L'Iran et les États-Unis : une influence en tension permanente
L'Irak est devenu l'un des principaux champs de confrontation indirecte entre l'Iran et les États-Unis. L'Iran y exerce une influence multiforme, via ses liens avec les partis et milices chiites, ses investissements économiques et son soft power religieux. Les États-Unis maintiennent une présence militaire (quelques milliers de soldats en mission de conseil et de formation) et une influence politique pour contrer Téhéran et prévenir la résurgence de Daech. L'Irak est ainsi tiraillé entre ses deux principaux alliés, cherchant à pratiquer une politique d'équilibre (« balance ») pour préserver sa souveraineté. L'assassinat du général iranien Soleimani et du chef milicien irakien Al-Muhandis par un drone américain à Bagdad en janvier 2020 a dramatiquement montré comment le territoire irakien pouvait devenir le théâtre de règlements de comptes entre puissances étrangères, au mépris de sa souveraineté.
Les autres voisins et acteurs internationaux
D'autres pays jouent un rôle significatif. La Turquie mène des opérations militaires au nord de l'Irak contre les bases du PKK (kurde turc), violant régulièrement l'espace aérien irakien. Les monarchies du Golfe, comme l'Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis, tentent de regagner de l'influence, notamment dans les provinces sunnites, pour contrer l'Iran, via des investissements et un soutien politique. Enfin, la Russie a renforcé ses liens économiques et sécuritaires avec Bagdad. L'Irak doit donc naviguer dans un environnement géopolitique régional extrêmement compétitif, où chaque acteur cherche à utiliser le territoire et les divisions internes irakiennes pour servir ses propres intérêts stratégiques.
Conclusion et ouverture HGGSP : L'Irak, un laboratoire des défis de l'État au XXIe siècle
L'Irak d'après Daech est bien plus qu'un pays en reconstruction post-conflit. C'est un laboratoire des tensions qui traversent le système international contemporain. Il illustre la difficulté de construire un État souverain et légitime dans un contexte de fragmentation communautaire et d'ingérence étrangère massive. Les concepts de souveraineté, de nation, de frontière et de puissance y sont mis à l'épreuve. Pour aller plus loin dans le cadre du programme HGGSP, on peut mettre en perspective le cas irakien avec d'autres situations. Comment se compare-t-il à d'autres processus de sortie de guerre civile et de réconciliation (comme au Liban ou en Bosnie) ? En quoi l'équilibre précaire entre influences iranienne et américaine en Irak reflète-t-il la reconfiguration des alliances et des rivalités au Moyen-Orient dans son ensemble ? Enfin, l'échec du projet étatique de Daech et les difficultés de l'Irak à se reconstruire interrogent plus largement sur les formes de gouvernance et les alternatives à l'État-nation dans des régions en crise. L'avenir de l'Irak dépendra de sa capacité à trouver une formule politique inclusive et à affirmer sa souveraineté face aux puissances régionales, un défi qui dépasse largement ses frontières et concerne l'équilibre géopolitique de toute la région.
