Introduction : La Turquie, un carrefour géopolitique sous tension
La République de Turquie, héritière de l'Empire ottoman, occupe une position géographique et stratégique unique, à la charnière de l'Europe, du Caucase, du Moyen-Orient et de la Méditerranée. Cette situation en fait un acteur incontournable, mais aussi un objet d'étude privilégié pour le programme HGGSP, illustrant des notions clés comme les frontières, les alliances, la puissance et les reconfigurations de l'ordre mondial. Depuis l'arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan et de l'AKP, la politique étrangère turque a opéré un virage, cherchant à affirmer son autonomie et son influence régionale, tout en maintenant des liens complexes avec ses partenaires traditionnels. Analyser la trajectoire récente de la Turquie, c'est observer en direct les tensions entre intégration à un bloc (l'Occident) et affirmation d'une voie souveraine et multidirectionnelle.
Partie 1 : L'ancrage occidental, un héritage en question
La Turquie est un membre fondateur de l'OTAN (1952) et un candidat officiel à l'Union européenne depuis 1999. Cet ancrage occidental fut la pierre angulaire de sa politique étrangère durant la Guerre froide, lui assurant une sécurité face à l'URSS et une perspective d'intégration économique et politique.
Les piliers de l'alliance atlantique
La Turquie joue un rôle militaire stratégique au sein de l'OTAN, abritant notamment la base aérienne d'Incirlik et contrôlant les détroits du Bosphore et des Dardanelles, vitaux pour la projection navale. Son armée, la deuxième en taille de l'Alliance, participe à de nombreuses opérations. Cependant, cet alignement est de plus en plus instrumentalisé et négocié. L'acquisition de systèmes d'armement russes (les batteries de missiles S-400) a provoqué une crise majeure avec les États-Unis, entraînant des sanctions et l'exclusion du programme d'avions de combat F-35. Cet épisode illustre la volonté d'Ankara de diversifier ses fournisseurs d'armes et d'affirmer sa souveraineté décisionnelle, quitte à fragiliser la cohésion technologique de l'Alliance.
La relation ambivalente avec l'Union européenne
Les négociations d'adhésion à l'UE sont au point mort, bloquées par des désaccords politiques (sur Chypre, les droits de l'Homme, l'État de droit) et par une hostilité croissante dans l'opinion publique des deux côtés. La Turquie reste néanmoins un partenaire économique et un acteur crucial pour la gestion des flux migratoires, comme l'a montré l'accord de 2016. Cette relation est devenue transactionnelle : Ankara utilise le « levier migratoire » pour obtenir des concessions, tandis que Bruxelles cherche à contenir l'influence turque en Méditerranée orientale, où des tensions existent avec la Grèce et Chypre sur les zones économiques exclusives et l'exploitation des hydrocarbures.
Partie 2 : Le « pivot eurasiatique » et la politique néo-ottomane
Parallèlement, la Turquie a développé une politique étrangère plus active et indépendante, souvent qualifiée de « néo-ottomane », visant à restaurer son influence dans les anciens territoires de l'Empire, des Balkans au Moyen-Orient et à l'Asie centrale.
Le rapprochement avec la Russie : un partenariat de circonstance
La relation avec Moscou est le symbole le plus frappant de ce rééquilibrage. Malgré des intérêts divergents en Syrie (où la Turquie soutient des rebelles contre le régime de Bachar al-Assad, allié de la Russie) et en Libye, les deux pays ont développé une coopération étroite. Outre les S-400, elle concerne le secteur énergétique (gazoduc TurkStream, centrale nucléaire d'Akkuyu) et la diplomatie. La Turquie joue un rôle de médiateur dans la guerre en Ukraine, ayant organisé des pourparlers et négocié l'accord sur les céréales, tout en refusant d'appliquer les sanctions occidentales contre Moscou. Ce « partenariat stratégique » est cependant fragile et concurrentiel, comme le montrent les affrontements indirects en Syrie et dans le Haut-Karabakh.
L'affirmation régionale au Moyen-Orient et au-delà
Ankara mène des interventions militaires en Syrie (contre Daech et les Unités de protection du peuple kurde - YPG) et en Irak, et déploie des troupes en Libye et au Qatar. Elle vend des drones à plusieurs pays (Ukraine, Azerbaïdjan, pays africains) et établit des bases militaires à l'étranger (Somalie, Qatar). Cette projection de puissance vise à sécuriser ses frontières, contrer l'influence kurde et positionner la Turquie comme un leader du monde musulman sunnite. Elle s'accompagne d'un soft power via les séries télévisées, l'aide humanitaire et le soutien à des mouvements politiques frères.
Partie 3 : Enjeux et défis d'une stratégie d'équilibre
Cette politique multidirectionnelle offre des marges de manœuvre mais expose aussi la Turquie à des risques et des contradictions.
Les défis économiques et diplomatiques
La grave crise économique (inflation, dévaluation de la livre turque) limite les moyens d'action d'Ankara et la rend plus vulnérable aux pressions extérieures. Sur le plan diplomatique, la Turquie est parfois isolée, suscitant la méfiance de ses voisins (Grèce, Chypre, Arménie, une partie du monde arabe) et de ses alliés occidentaux. Sa capacité à jouer les médiateurs (Ukraine, grain, possible dialogue entre la Syrie et l'Arabie saoudite) repose sur cette position d'interlocuteur de tous les camps, mais celle-ci peut s'effriter si les tensions s'exacerbent.
Les concepts HGGSP à l'épreuve du cas turc
- Puissance : La Turquie est une puissance militaire régionale moyenne qui utilise tous les instruments de la puissance (dure via l'armée, douce via la culture, intelligente via la diplomatie et les médiations).
- Souveraineté et autonomie stratégique : Sa quête d'indépendance dans les choix d'alliances et d'armement est une illustration concrète de la recherche d'autonomie stratégique, un concept également au cœur des politiques de l'UE.
- Frontières et conflits : Ses interventions en Syrie questionnent le respect des frontières étatiques et la notion de sécurité nationale extensible.
- Multilatéralisme vs. Unilatéralisme : Elle agit à la fois dans des cadres multilatéraux (OTAN, ONU) et de manière unilatérale lors de ses interventions.
Conclusion et ouverture : La Turquie, miroir des recompositions mondiales
La trajectoire de la Turquie n'est pas simplement celle d'un pays « entre deux mondes ». Elle incarne les recompositions profondes de l'ordre international post-Guerre froide, où les alliances sont moins figées, où les puissances régionales cherchent à s'émanciper des anciens pôles dominants et où la diplomatie devient plus transactionnelle et pragmatique. Son cas invite à réfléchir à la fin du modèle de l'État « aligné » de la bipolarité et à l'émergence d'un monde plus multipolaire et fluide, où les identités et les intérêts se recomposent en permanence. Pour aller plus loin dans le cadre du programme HGGSP, on peut mettre en perspective la stratégie turque avec celle d'autres puissances régionales comme l'Iran, l'Arabie saoudite ou Israël, ou s'interroger sur la pérennité du modèle de l'OTAN face à des alliés aux agendas de plus en plus divergents. La question centrale reste : la Turquie peut-elle durablement concilier ses multiples appartenances et ambitions, ou sera-t-elle contrainte, par la force des crises, à faire un choix stratégique plus net ?
