Introduction : L'eau, un enjeu vital et conflictuel au cœur du Moyen-Orient
Le Moyen-Orient, région aride et semi-aride par excellence, est confronté à un défi structurel majeur : la rareté de l'eau. Cette ressource, essentielle à la vie, au développement économique et à la stabilité sociale, dépasse largement la simple question environnementale pour devenir un enjeu géopolitique central. Dans le cadre du programme HGGSP, l'étude de la question de l'eau au Moyen-Orient permet d'illustrer de manière concrète plusieurs axes du baccalauréat : la rivalité des puissances, la gestion des ressources stratégiques, la notion de frontières et de souveraineté, ainsi que les défis de la coopération internationale. Alors que les tensions historiques et religieuses dominent souvent l'analyse de la région, la géopolitique de l'eau offre une grille de lecture indispensable pour comprendre les dynamiques de pouvoir contemporaines.
Contexte géographique et historique : une rareté structurelle aggravée
Le Moyen-Orient est l'une des régions les plus pauvres en eau du monde. Plus de 60% de sa superficie reçoit moins de 250 mm de pluie par an. Les ressources en eau douce sont inégalement réparties, principalement concentrées dans quelques grands fleuves transfrontaliers (le Tigre, l'Euphrate, le Jourdain, le Nil) et dans des nappes phréatiques fossiles. Cette situation est aggravée par une demande en forte croissance, tirée par l'explosion démographique, l'urbanisation, le développement agricole (souvent très consommateur d'eau) et l'industrialisation. Le changement climatique, avec l'augmentation des températures et la baisse des précipitations, exacerbe encore cette pression, créant un contexte de stress hydrique extrême pour de nombreux pays comme la Jordanie, Israël, les Territoires palestiniens ou l'Arabie saoudite.
Les bassins fluviaux : des enjeux de souveraineté et de puissance
La gestion des grands fleuves transfrontaliers est au cœur des rivalités régionales. Elle met en jeu la souveraineté nationale et la capacité d'un État à contrôler une ressource vitale sur son territoire.
- Le bassin du Tigre et de l'Euphrate : Ces deux fleuves prennent leur source en Turquie, traversent la Syrie et se jettent en Irak. La Turquie, en amont, a lancé le gigantesque projet GAP (Projet d'Anatolie du Sud-Est) dans les années 1980, avec la construction de 22 barrages. Ce projet, présenté comme un outil de développement économique, est perçu par la Syrie et l'Irak comme une arme stratégique permettant à Ankara de contrôler le débit de l'eau vers ses voisins. Les négociations trilatérales sont tendues et illustrent l'asymétrie de puissance entre un État d'amont fort (la Turquie) et des États d'aval affaiblis par les conflits (Syrie, Irak).
- Le bassin du Jourdain : C'est l'un des points les plus sensibles du conflit israélo-arabe. Israël, la Jordanie, la Syrie, le Liban et l'Autorité palestinienne se partagent ce bassin. Israël, grâce à sa supériorité technologique et militaire, contrôle la majorité des ressources, notamment via le détournement des eaux du lac de Tibériade et du Jourdain. La question de l'accès à l'eau pour les Palestiniens est un enjeu crucial des négociations de paix, touchant à la souveraineté, au développement et à la vie quotidienne dans les Territoires occupés. La gestion de l'aquifère de montagne, partagé entre Israël et la Cisjordanie, est particulièrement conflictuelle.
- Le Nil : Bien que situé à la périphérie, le Nil concerne directement l'Égypte, puissance régionale. Le « droit historique » de l'Égypte sur les eaux du Nil, garanti par des traités coloniaux, est aujourd'hui contesté par les pays d'amont, comme l'Éthiopie, qui construit le grand barrage de la Renaissance (GERD). Cette situation crée des tensions importantes entre Le Caire et Addis-Abeba, montrant comment un projet de développement national peut menacer la sécurité hydrique d'un pays en aval.
L'eau comme instrument de puissance et outil de conflictualité
Au-delà de la simple rareté, l'eau est instrumentalisée dans les rapports de force régionaux. Elle devient une arme stratégique, utilisée de manière directe ou indirecte.
Le contrôle territorial et les infrastructures
La conquête ou le contrôle de territoires riches en eau a toujours été un objectif militaire. Lors de l'occupation du Golan syrien en 1967, ou du Sud-Liban en 1978-2000, Israël visait notamment à sécuriser ses ressources en eau. Aujourd'hui, dans les conflits intra-étatiques, comme en Syrie ou au Yémen, la destruction délibérée des infrastructures hydrauliques (stations de pompage, réseaux d'adduction) est une tactique de guerre courante pour affaiblir l'adversaire et déplacer les populations. Le contrôle des barrages sur l'Euphrate a été un enjeu majeur dans la lutte contre l'État islamique en Syrie et en Irak.
La dimension technologique et le « hard power » hydrique
La maîtrise technologique confère un avantage géopolitique décisif. Israël est un leader mondial dans les technologies de l'eau (dessalement, irrigation goutte-à-goutte, recyclage). Cette expertise renforce son autonomie stratégique et lui permet d'exporter son savoir-faire, créant des dépendances et tissant des alliances (avec Chypre, la Grèce, certains pays du Golfe). À l'inverse, les pays qui ne disposent pas de ces technologies voient leur souveraineté compromise par leur dépendance hydrique. L'Arabie saoudite, bien que riche, dépend massivement du dessalement, une technologie énergivore et vulnérable.
Coopération, droit international et perspectives d'avenir
Face à ces tensions, des mécanismes de coopération existent, mais ils restent fragiles. Le droit international de l'eau, basé sur des conventions comme celle de New York de 1997 (sur l'utilisation des cours d'eau internationaux), peine à s'imposer en l'absence d'organe de sanction fort. Les accords bilatéraux ou multilatéraux sont souvent déséquilibrés et instables.
- Le traité de paix israélo-jordanien de 1994 inclut des dispositions sur le partage de l'eau, mais celles-ci sont régulièrement mises à mal par les périodes de sécheresse et les tensions politiques.
- L'initiative « Red-Dead » (canal entre la Mer Rouge et la Mer Morte), censée être un projet de coopération régionale entre Israël, la Jordanie et l'Autorité palestinienne, avance très lentement en raison des blocages politiques.
La coopération se développe parfois en dehors des cadres officiels, via des échanges techniques ou des projets concrets entre municipalités ou acteurs non-étatiques, montrant que la gestion de l'eau peut aussi être un vecteur de dialogue.
Conclusion et ouverture HGGSP
La question de l'eau au Moyen-Orient est une illustration parfaite de l'imbrication des enjeux environnementaux, économiques et géopolitiques. Elle dépasse le cadre régional pour concerner la gouvernance mondiale des biens communs. Pour les élèves de Terminale HGGSP, cet exemple permet de mobiliser des notions clés du programme : la souveraineté (contestée par le partage de ressources transfrontalières), les formes de conflictualité (de la guerre ouverte à la tension diplomatique), et les défis de la coopération internationale dans un monde anarchique.
Ouverture HGGSP : L'étude de la géopolitique de l'eau au Moyen-Orient invite à une réflexion plus large sur l'avenir des conflits liés aux ressources dans un monde soumis au changement climatique. Peut-on envisager une gouvernance mondiale efficace de l'eau, à l'image de ce qui existe pour les mers (droit de la mer) ? La rareté de l'eau sera-t-elle à l'avenir un facteur de conflit plus puissant que les rivalités idéologiques ou religieuses ? Enfin, cette étude interroge le concept même de puissance au XXIe siècle : la maîtrise technologique et la résilience face aux crises environnementales deviendront-elles les nouveaux marqueurs de la puissance, complétant ou remplaçant les indicateurs militaires et économiques traditionnels ? La réponse à ces questions se joue en partie au Moyen-Orient, laboratoire des tensions géopolitiques de demain.
