Introduction : Le nucléaire iranien, un dossier géopolitique emblématique
Le programme de nucléaire civil et militaire présumé de l'Iran constitue l'un des dossiers géopolitiques les plus complexes et durables du XXIe siècle. Il met en jeu des questions fondamentales du programme de spécialité HGGSP : la souveraineté des États, les régimes internationaux de non-prolifération, la sécurité collective, et les dynamiques de conflictualité et de coopération. Depuis la révolution de 1979, l'Iran affirme son droit souverain, au titre du Traité de non-prolifération (TNP), à développer un cycle du combustible nucléaire civil. Cependant, la communauté internationale, menée par les États-Unis et l'Europe, craint depuis les années 2000 que ce programme ne serve de couverture à l'acquisition de l'arme atomique, ce qui déstabiliserait profondément la région du Moyen-Orient. Ce dossier est un laboratoire des relations internationales, mêlant diplomatie multilatérale, sanctions économiques, rapports de force régionaux et logiques de dissuasion.
Contexte historique et enjeux stratégiques
Les racines du programme et les suspicions internationales
Le programme nucléaire iranien a débuté dans les années 1950 avec l'aide des États-Unis dans le cadre de l'initiative "Atoms for Peace". Après la révolution islamique, il a été relancé dans les années 1990, suscitant les premières inquiétudes. La découverte de sites clandestins, comme celui de Natanz en 2002, a confirmé aux yeux de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) et des puissances occidentales que Téhéran poursuivait des activités non déclarées, potentiellement militaires. L'Iran, signataire du TNP, insiste sur le caractère pacifique de ses recherches et invoque son droit inaliénable, inscrit dans l'article IV du traité. Cet affrontement entre souveraineté nationale et sécurité collective est au cœur du différend.
Un enjeu régional et global
La perspective d'un Iran doté de l'arme nucléaire bouleverse l'équilibre régional. Les rivalités historiques avec l'Arabie saoudite (sunnite) et Israël s'en trouvent exacerbées. Israël, puissance nucléaire non déclarée, considère une Iran nucléarisée comme une menace existentielle, n'excluant pas une action militaire préventive. L'Arabie saoudite a laissé entendre qu'elle chercherait à acquérir à son tour la bombe en cas de franchissement du seuil par Téhéran, risquant de déclencher une course aux armements au Moyen-Orient. Sur le plan global, la crédibilité du régime de non-prolifération, pilier de l'ordre international depuis 1968, est en jeu. Une prolifération réussie en Iran pourrait encourager d'autres États à suivre la même voie, affaiblissant durablement le TNP.
Le JCPOA de 2015 : un accord historique et ses limites
La construction d'un régime de contrôle multilatéral
Après une décennie de tensions, de sanctions économiques drastiques et de menaces militaires, un accord historique est signé en juillet 2015 à Vienne : le Plan d'action global commun (JCPOA). Négocié entre l'Iran et le P5+1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU plus l'Allemagne), cet accord constitue un cas d'étude de diplomatie multilatérale. Il impose à l'Iran des limites strictes à son programme nucléaire (réduction de 98% de ses stocks d'uranium enrichi, démantèlement des deux tiers de ses centrifugeuses, transformation du réacteur d'Arak) en échange d'une levée progressive des sanctions économiques et financières. L'AIEA obtient un droit d'inspection renforcé et inédit. L'accord vise à allonger le "breakout time" (le temps nécessaire pour produire la matière fissile d'une bombe) de quelques mois à plus d'un an.
Les fragilités intrinsèques de l'accord
Dès sa signature, le JCPOA présente des faiblesses structurelles qui illustrent les dilemmes de la gouvernance mondiale. D'une part, c'est un accord politique, non un traité, ce qui le rend vulnérable aux changements de politique intérieure dans les pays signataires. D'autre part, il ne traite pas des autres contentieux avec l'Iran, comme son programme balistique ou son influence régionale au Proche-Orient (soutien au Hezbollah, au régime syrien, aux Houthis au Yémen). Pour ses détracteurs, notamment en Israël, en Arabie saoudite et au Congrès américain, il légitime à terme un Iran au seuil nucléaire et ne fait que reporter le problème. Ces limites expliquent en partie sa remise en cause rapide.
La crise actuelle : retrait américain, escalade et impasse diplomatique
Le choc du retrait unilatéral des États-Unis (2018)
En mai 2018, le président Donald Trump, critiquant un accord "désastreux" et "le pire jamais négocié", annonce le retrait unilatéral des États-Unis du JCPOA et le rétablissement de sanctions américaines maximales contre l'Iran. Cette décision est un tournant majeur. Elle démontre la prééminence des intérêts nationaux perçus (la doctrine "America First") sur les engagements multilatéraux, et affaiblit la crédibilité de la diplomatie américaine. Pour l'Europe, qui tente de préserver l'accord via un mécanisme de transaction (INSTEX), c'est un défi à son autonomie stratégique. Pour l'Iran, c'est la preuve de la mauvaise foi américaine, qui sanctionne le pays malgré son respect vérifié des termes du JCPOA par l'AIEA.
La stratégie de "pression maximale" et la réponse iranienne
La campagne de "pression maximale" américaine plonge l'économie iranienne dans une crise profonde, avec pour objectif affiché de forcer Téhéran à accepter un accord plus restrictif. En réponse, à partir de 2019, l'Iran adopte une stratégie de "pression contre pression". Il commence à violer progressivement les limites du JCPOA (enrichissement d'uranium à 60%, utilisation de centrifugeuses avancées) tout en maintenant une porte ouverte à la diplomatie. La région entre dans un cycle d'escalade par procuration et d'actions hybrides : attaques de pétroliers dans le golfe Persique, frappes de drones contre des installations pétrolières saoudiennes, assassinats ciblés (comme celui du général Soleimani par les États-Unis en 2020), et sabotage de sites nucléaires iraniens attribués à Israël. Cette période illustre le concept de "guerre au seuil de la guerre" ou "conflit dans la zone grise".
Les négociations de Vienne et l'impasse actuelle
Depuis 2021, des négociations indirectes entre les États-Unis (administration Biden) et l'Iran, par l'intermédiaire des Européens, tentent de ressusciter le JCPOA. Les enjeux sont complexes : quelle séquence pour la levée des sanctions et le retour au respect des limites nucléaires ? Comment garantir que l'accord survivra à un futur changement d'administration américaine ? La guerre en Ukraine et le rapprochement stratégique entre l'Iran et la Russie ajoutent une nouvelle dimension géopolitique. Fin 2023, les discussions sont dans l'impasse. L'Iran a considérablement réduit son "breakout time" (estimé à quelques semaines), rendant la fenêtre diplomatique de plus en plus étroite. La menace d'une action militaire israélienne, unilatérale, redevient crédible.
Conclusion et ouverture HGGSP : Souveraineté, ordre international et avenir de la non-prolifération
Le dossier nucléaire iranien condense les grandes problématiques de la conflictualité et de la coopération internationale au XXIe siècle. Il montre la tension permanente entre le droit souverain d'un État et les impératifs de sécurité collective. Il révèle les limites des régimes internationaux comme le TNP lorsque les intérêts stratégiques des grandes puissances divergent. L'échec ou la renaissance du JCPOA aura des conséquences profondes sur l'ordre au Moyen-Orient et sur l'avenir du régime de non-prolifération.
Ouverture HGGSP : Cette crise invite à une réflexion plus large sur les formes contemporaines de la conflictualité et de la régulation. Elle questionne l'efficacité des outils de la gouvernance mondiale face aux logiques de puissance. On peut l'étudier en miroir d'autres crises de prolifération (Corée du Nord) ou, au contraire, de désarmement réussi (Afrique du Sud, Libye avant 2011). Elle interroge également sur la pertinence du concept de dissuasion dans un environnement régional multipolaire et hautement conflictuel. Enfin, elle soulève la question de l'émergence de nouveaux acteurs dans la résolution des crises (le rôle de la Chine ou du Qatar comme médiateurs potentiels) et de la redéfinition des équilibres géopolitiques au Moyen-Orient dans un contexte de retrait relatif des États-Unis et de montée en puissance des puissances régionales.
