Introduction : Les COP, laboratoires de la géopolitique du climat
Dans le cadre du thème HGGSP "L’environnement, entre exploitation et protection : un enjeu planétaire", l’étude des Conférences des Parties (COP) de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) est un cas d’école. Depuis la COP1 à Berlin en 1995, ces sommets annuels cristallisent les tensions, les alliances et les rapports de force à l’échelle mondiale face à l’urgence climatique. Leur efficacité, souvent questionnée, ne peut se comprendre sans une analyse géopolitique fine, croisant les intérêts nationaux, les inégalités de développement et les jeux d’influence. Cet article propose de décrypter la fabrique des décisions climatiques et d’évaluer dans quelle mesure les COP parviennent à transformer les engagements en actions concrètes.
Partie 1 : La COP comme arène de négociation et théâtre des rapports de force
Un cadre multilatéral sous tension
Les COP fonctionnent sur le principe de la souveraineté étatique et de la décision par consensus, ce qui en fait un processus lent et complexe. Chaque État y défend ses intérêts économiques et énergétiques. On observe des coalitions mouvantes qui structurent les négociations : le groupe de l’Union européenne, souvent moteur sur les ambitions ; le G77 + Chine, représentant les pays du Sud mais traversé de divergences ; ou encore le groupe parapluie (Umbrella Group) incluant des pays comme les États-Unis, le Canada ou l’Australie, historiquement plus réticents. La géopolitique des COP est aussi marquée par l’influence des puissances émergentes, notamment la Chine, premier émetteur mondial, qui joue un double jeu entre leadership affiché et protection de sa croissance.
Le tournant de l’Accord de Paris (COP21, 2015) : succès diplomatique ou victoire en trompe-l’œil ?
La COP21 est souvent présentée comme un succès historique car elle a abouti à un accord universel et juridiquement contraignant (même si les contributions nationales, les NDC, restent volontaires). D’un point de vue géopolitique, cet accord est le fruit d’une alliance inédite entre les États-Unis de Barack Obama, la Chine et l’UE, isolant les pays réticents. Cependant, l’efficacité réelle de l’Accord de Paris est limitée par l’absence de mécanisme de sanction et par le retrait temporaire des États-Unis sous Donald Trump (2017-2021), rappelant la vulnérabilité des accords climatiques aux changements de politique intérieure.
Partie 2 : Les clivages structurants Nord-Sud et la question de la justice climatique
La responsabilité historique et le principe des responsabilités communes mais différenciées
Un des clivages les plus persistants oppose les pays développés, responsables de la majorité des émissions historiques, et les pays en développement, qui demandent des transferts financiers et technologiques pour leur transition sans compromettre leur droit au développement. Ce principe, acté dès le Protocole de Kyoto (1997), est au cœur des tensions récurrentes sur le financement climatique. La promesse de 100 milliards de dollars par an des pays du Nord pour le Sud, faite en 2009, n’a été tenue qu’en partie et avec retard, nourrissant la méfiance et freinant l’ambition collective.
Les vulnérabilités différenciées et la question des pertes et préjudices
Les pays les moins avancés et les petits États insulaires, souvent les plus exposés aux impacts climatiques (montée des eaux, cyclones) alors qu’ils y ont peu contribué, militent pour la reconnaissance des pertes et préjudices (loss and damage). Cette revendication, qui pose la question de la compensation financière pour les dommages irréversibles, a été un point de blocage majeur pendant des années. L’accord historique sur la création d’un fonds dédié lors de la COP27 (2022) à Charm el-Cheikh marque une avancée, mais sa mise en œuvre effective et son financement restent incertains, illustrant les limites de la solidarité internationale face aux intérêts nationaux.
Partie 3 : Entre soft law et hard law : l’efficacité limitée des mécanismes de mise en œuvre
Le dilemme de la contrainte : engagements volontaires versus obligations contraignantes
Le régime climatique international repose largement sur la soft law (droit mou) : les NDC sont définies librement par chaque État. Ce système, pragmatique pour obtenir l’adhésion du plus grand nombre, pose un problème d’efficacité collective. L’écart entre les engagements cumulés et les trajectoires nécessaires pour rester sous les 1,5°C ou 2°C de réchauffement (le « gap d’émissions ») se creuse d’année en année, comme le rappellent les rapports du GIEC. Les COP peinent à renforcer l’ambition de manière significative, comme l’a montré la COP26 de Glasgow, qui n’a abouti qu’à un « maintien en vie » de l’objectif 1,5°C.
L’influence des acteurs non-étatiques et le rôle de la société civile
L’efficacité des COP ne se mesure pas qu’aux textes adoptés. Ces sommets sont aussi des espaces où la société civile (ONG, scientifiques, jeunes, peuples autochtones) et les acteurs économiques (entreprises, investisseurs) exercent une pression croissante. Leur influence contribue à façonner l’agenda, à rendre des comptes (via le mécanisme de transparence) et à créer des dynamiques parallèles (alliances de villes, engagements sectoriels). Cette « diplomatie des coalitions » complète, et parfois contourne, la lenteur des négociations interétatiques, mais ne peut compenser l’absence d’action politique forte des grands émetteurs.
Conclusion et ouverture HGGSP : Les COP, miroir d’un monde fragmenté face à un défi commun
En définitive, les COP sont à la fois indispensables et insuffisantes. Elles constituent la seule enceinte multilatérale universelle sur le climat et ont permis des avancées normatives majeures (comme l’objectif de neutralité carbone). Cependant, leur efficacité est limitée par la primauté des intérêts géopolitiques et économiques nationaux à court terme sur l’impératif climatique global à long terme. L’analyse des COP révèle ainsi les tensions fondamentales de la gouvernance mondiale : souveraineté versus interdépendance, équité versus efficacité, urgence versus inertie.
Ouverture HGGSP : Cette réflexion sur l’efficacité des COP invite à un questionnement plus large sur les formes de la gouvernance mondiale et la régulation des biens communs. Elle peut être mise en perspective avec d’autres régimes internationaux (biodiversité, commerce) étudiés en spécialité. Elle interroge également la possibilité d’une géopolitique de la coopération face aux enjeux transnationaux, et la place des alternatives (initiatives infranationales, tribunaux, mouvements citoyens) dans la fabrique de l’action climatique. Enfin, elle soulève la question cruciale de la transformation des modèles de développement, au cœur du thème HGGSP sur l’environnement.
