Environnement & climat28 janvier 202610 min de lecture

Déforestation en Amazonie : enjeux géopolitiques d'une crise environnementale

La déforestation en Amazonie dépasse la simple question écologique pour devenir un enjeu géopolitique majeur. Elle oppose souveraineté nationale, intérêts économiques et gouvernance globale, impliquant le Brésil, les pays amazoniens, les puissances étrangères et les acteurs non-étatiques. Cette analyse explore les tensions entre développement et préservation, au cœur des programmes de HGGSP sur l'environnement et les rivalités de pouvoir.

Introduction : L'Amazonie, un hotspot géopolitique

La forêt amazonienne, souvent qualifiée de « poumon de la planète », représente un enjeu environnemental critique. Cependant, sous l'angle de la géopolitique enseignée en HGGSP, elle incarne bien plus : un espace de confrontation entre logiques de souveraineté étatique, de gouvernance mondiale, de rivalités de pouvoir et de conflits d'acteurs. La déforestation, qui a repris un rythme alarmant ces dernières années, n'est pas un simple phénomène écologique. C'est un processus politique et économique complexe, révélateur des tensions entre le droit des États à exploiter leurs ressources et les pressions internationales pour une gestion commune des biens publics globaux. Analyser la déforestation amazonienne, c'est donc étudier un cas d'école des relations entre environnement, territoires et puissance.

Partie 1 : Un enjeu de souveraineté et de politique intérieure brésilienne

La forêt comme ressource et territoire national

Pour le Brésil, détenteur d'environ 60% de la forêt, l'Amazonie est d'abord perçue comme un espace de souveraineté absolue et une réserve de ressources. Historiquement, les gouvernements, qu'ils soient militaires ou civils, ont promu l'« intégration » de l'Amazonie au territoire national via des politiques de colonisation, d'infrastructures (comme la Transamazonienne) et d'exploitation. Cette vision développementiste considère la forêt comme une « frontière » à conquérir pour l'agro-industrie (soja, élevage bovin), l'extraction minière et l'énergie. La déforestation est ainsi souvent le résultat direct de politiques publiques volontaristes ou de leur relâchement.

Alternance politique et fluctuations de la déforestation

La courbe de la déforestation suit étroitement les cycles politiques brésiliens, illustrant le lien entre choix de gouvernement et gestion environnementale. Sous les présidences Lula et Dilma Rousseff (2003-2016), la création d'aires protégées et le renforcement de l'agence environnementale IBAMA ont conduit à une réduction significative du rythme de déboisement. À l'inverse, sous la présidence de Jair Bolsonaro (2019-2022), la rhétorique souverainiste (« l'Amazonie est à nous »), l'affaiblissement des organes de contrôle et l'encouragement aux activités extractives ont conduit à une recrudescence dramatique des coupes. Le retour de Lula en 2023 a de nouveau inversé la tendance, montrant que la lutte contre la déforestation est un choix politique hautement contesté à l'intérieur du pays, entre lobbies agricoles (le « ruralisme »), populations indigènes et société civile.

Partie 2 : Un enjeu de gouvernance régionale et de conflits transfrontaliers

Le Traité de Coopération Amazonienne et ses limites

L'Amazonie s'étend sur huit pays autres que le Brésil (Bolivie, Pérou, Colombie, etc.). Une gouvernance régionale existe via l'Organisation du Traité de Coopération Amazonienne (OTCA), créée en 1978. Son objectif est de promouvoir un développement durable et une action commune. Cependant, son efficacité est limitée par les priorités souvent divergentes des États membres. Certains, comme la Colombie ou le Pérou, font face à des défis similaires (déforestation liée à la coca, orpaillage illégal), mais les solutions coordonnées peinent à émerger. La souveraineté nationale prime souvent sur la coopération, et les engagements pris (comme la déclaration de Leticia en 2019 sur les incendies) manquent de mécanismes contraignants.

Les tensions transfrontalières et les trafics

La déforestation crée aussi des conflits transfrontaliers. L'exploitation illégale de bois, l'orpaillage et le narcotrafic ignorent les frontières, générant des tensions entre pays (par exemple, entre le Brésil et la Colombie concernant les activités criminelles dans la région). Les bassins hydrographiques partagés sont affectés par la pollution au mercure utilisée dans les mines illégales, impactant les populations en aval. La gestion de ces crises nécessite une coopération renforcée, mais se heurte à des capacités étatiques inégales et à la présence de groupes armés non-étatiques dans certaines zones, complexifiant encore la géopolitique locale.

Partie 3 : Un enjeu de gouvernance globale et de rapports de force internationaux

L'Amazonie, bien public global et ingérence perçue

En raison de son rôle crucial dans la régulation du climat (stockage du carbone) et de sa biodiversité exceptionnelle, la communauté internationale considère l'Amazonie comme un bien public global. Cette qualification justifie, pour de nombreux acteurs (États, ONG, organisations internationales), le droit de s'immiscer dans sa gestion. Des pays comme la France (via la Guyane) ou les membres du G7 ont régulièrement exprimé leurs préoccupations et conditionné leur aide ou leurs accords commerciaux à des résultats dans la lutte contre la déforestation. Le Brésil et les autres pays amazoniens rejettent souvent cette posture, y voyant une forme de néo-colonialisme vert ou une atteinte à leur souveraineté. Le conflit entre souveraineté territoriale et responsabilité globale est au cœur du débat.

Les instruments de la pression internationale : finance, commerce et normes

Les acteurs internationaux utilisent plusieurs leviers pour influencer la politique amazonienne :

  • La finance climatique : Le Fonds Amazonie, alimenté par la Norvège et l'Allemagne, a été gelé sous Bolsonaro et réactivé sous Lula. Il symbolise le lien entre aide internationale et performance environnementale.
  • Les accords commerciaux : L'accord UE-Mercosur est bloqué, en partie à cause des préoccupations sur la déforestation. L'Union européenne a adopté un règlement interdisant l'importation de produits liés à la déforestation, exerçant une pression normative directe sur les exportateurs brésiliens de soja et de bœuf.
  • Les normes et le « soft power » : Les ONG internationales (Greenpeace, WWF) et les médias globaux jouent un rôle crucial en alertant l'opinion publique mondiale, exerçant ainsi une pression indirecte sur les gouvernements et les entreprises.
Ces instruments créent un rapport de force asymétrique où les pays du Nord, grands émetteurs historiques, imposent des standards aux pays du Sud, qui y voient parfois des barrières commerciales déguisées.

Partie 4 : Les acteurs non-étatiques et les conflits d'usage territoriaux

Les peuples autochtones, gardiens de la forêt sous pression

Les populations indigènes, dont les territoires sont légalement reconnus (Terres Indigènes), sont des acteurs géopolitiques majeurs. Leurs terres présentent les taux de déforestation les plus bas, faisant d'eux les principaux protecteurs de la forêt. Cependant, ils sont en première ligne des conflits avec les garimpeiros (orpailleurs illégaux), les accapareurs de terres (grileiros) et les lobbies agricoles. Leur défense est devenue un enjeu international de droits humains et environnementaux. Leur mobilisation, soutenue par des réseaux transnationaux, influence à la fois la politique nationale brésilienne et l'image du pays à l'étranger.

La multiplication des conflits socio-environnementaux

Le territoire amazonien est le théâtre de conflits d'usage violents. D'un côté, les partisans d'un modèle extractiviste (grands propriétaires, entreprises minières, spéculateurs fonciers). De l'autre, les communautés traditionnelles (indigènes, quilombolas, riverains), les petits agriculteurs et les écologistes. Ces conflits, souvent meurtriers, illustrent la lutte pour le contrôle et la définition de la valeur d'un territoire : est-il une réserve de ressources à court terme ou un écosystème à préserver pour les générations futures et le climat planétaire ? L'État, par sa présence intermittente et parfois partiale, est un acteur clé dans la résolution – ou l'exacerbation – de ces tensions.

Conclusion et ouverture HGGSP

La déforestation en Amazonie est une parfaite illustration de l'imbrication des échelles en géopolitique. Un feu allumé par un agriculteur pour défricher en Rondônia (échelle locale) devient un sujet de discussion au Conseil de sécurité de l'ONU ou dans les négociations commerciales entre l'UE et le Mercosur (échelle globale). Elle montre comment un enjeu environnemental est immédiatement saisi par des logiques de puissance, de souveraineté et de rivalité. Le cas amazonien questionne la possibilité d'une gouvernance effective des biens communs globaux dans un monde d'États souverains aux intérêts divergents.

Ouverture HGGSP : Cette analyse invite à une comparaison avec d'autres grands « puits de carbone » menacés, comme les forêts du bassin du Congo ou de Bornéo. Quelles similarités et différences dans les dynamiques géopolitiques à l'œuvre ? De plus, elle interroge le concept de souveraineté au XXIe siècle : peut-elle encore être absolue face à des enjeux planétaires comme le changement climatique ? Enfin, elle permet de réfléchir à l'efficacité des instruments de la gouvernance mondiale, entre traités internationaux (Accord de Paris), pressions commerciales et actions des acteurs non-étatiques. L'Amazonie reste ainsi un laboratoire crucial pour observer l'évolution des relations internationales à l'ère de l'Anthropocène.

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